Dieu nourrit son peuple et sa mémoire (Deutéronome 8,2-18)
Une fois encore, le censeur massacre un texte de l’Ancien Testament, n’en gardant que des bribes (les versets 2-3 et 14b-16a, et encore, dans une traduction approximative) : juste de quoi rappeler que Dieu a donné la manne à son peuple dans un désert « vaste et terrifiant »… Or, dans le texte d’où ces phrases ont été extraite, Moïse explique aux Israélites que ce n’est pas le pain qui fait vivre, mais la mémoire vive du don du pain par Dieu. Commençons par le début du discours qui fait partie de la lecture du jour (v. 2-3)
Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur ton dieu t’a fait parcourir pendant ces 40 ans dans le désert afin de te rendre humble, pour te tester de façon à connaître ce qui est dans ton cœur : observerais-tu ses commandements, oui ou non ? Il t’a rendu humble et il t’a fait avoir faim puis il t’a fait manger la manne que tu ne connaissais pas et que tes pères n’avaient pas connue, afin de te faire connaître que ce n’est pas seulement de pain que vit l’être humain, mais que c’est de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur que vit l’être humain.
La quadruple répétition du verbe « connaître » le suggère : la traversée du désert qui a suivi la libération de la servitude en Égypte, a été, pour les Israélites et leur dieu, un temps pour faire connaissance. À travers une longue marche, Dieu a amené le peuple à vivre humblement l’incertitude du provisoire, la précarité, le dépouillement. Et pourquoi cela ? Parce qu’il désirait mieux connaître ce peuple : sera-t-il ou non capable de se fier au jour le jour à son dieu et à son désir de vie ? Saura-t-il le lui montrer en suivant ses instructions ?
Par ailleurs, le Seigneur entendait aussi se faire connaître d’Israël en prenant soin de lui comme un père prend soin de son fils en l’habillant et en veillant sur sa santé. Il le précise aux versets suivants : Ton manteau ne s’est pas usé sur toi et tes pieds n’ont pas enflé pendant ces 40 ans (v. 4). Et il poursuit : Ainsi, à la réflexion [littéralement : « dans ton cœur », siège de l’intelligence], tu connaîtras que, comme un homme éduque son fils, le Seigneur ton dieu était en train de t’éduquer (v. 5). C’est donc aussi en père que Dieu a agi quand il a nourri le peuple au désert. Or, le pain qu’il a donné n’est pas n’importe quelle nourriture. La manne ne ressemblait à rien de connu, en effet, et, comme le raconte le livre de l’Exode au chapitre 16, elle porte en elle une véritable leçon de vie.
En quoi consiste cette leçon ? Reprenons l’essentiel du récit (pour un commentaire plus détaillé). Le peuple trouve la manne six jours sur sept, avec double ration le sixième jour. Une telle étrangeté l’amène à comprendre que la manne est donnée par quelqu’un qui veut qu’il en soit ainsi. Dès lors, chaque jour à l’aube, quand il voit la manne, le peuple est invité à reconnaître la sollicitude généreuse de celui qui lui accorde sa nourriture quotidienne. Elle l’invite aussi à lui faire confiance, à croire que, si Dieu a donné aujourd’hui, il donnera encore demain. En faire des réserves pour le lendemain (sauf le sixième jour) signifierait que l’on se méfie de Dieu. Ainsi, en même temps qu’il donne à son peuple de quoi se rassasier, le Seigneur lui donne de faire l’expérience que, pour vivre, sa parole est tout aussi essentielle que le pain. Cette nourriture porte en elle-même un message, tandis que l’interdiction de faire des réserves sert à tester la confiance que peuple met ou non en son dieu et en sa générosité.
Au cours de cette longue expérience du désert, le peuple apprend donc à connaître son dieu. En même temps, celui-ci apprend à connaître son peuple de façon à pouvoir l’éduquer comme un père. Mais à quoi sert (idéalement…) l’éducation ? N’est-ce pas à amener le fils à se prendre en main peu à peu, à devenir autonome pour ne plus devoir dépendre de son père quand viendra l’heure de faire les choix qui seront bons pour lui ? C’est un même but que le Seigneur poursuit en éduquant son peuple au désert pour préparer la suite de son histoire. Car celle-ci ne se déroulera pas au désert, là où Israël dépend quotidiennement de Dieu, comme un jeune enfant dépend en tout de son père. La suite de l’histoire du peuple de l’alliance se passera dans le pays où il est sur le point d’entrer au moment où Moïse lui parle. Là, il devra s’assumer de manière autonome, en « adulte ». Et il en aura largement les moyens, ainsi que Moïse le précise dans la suite de son discours (v. 6-10.12-13 – Je ne saute pas le ver-set 11 : je le réserve pour la suite de manière à clarifier le raisonnement de Moïse) :
Tu observeras les préceptes du Seigneur ton dieu en marchant dans ses chemins et en le craignant. En effet, le Seigneur ton dieu va te faire entrer dans un bon pays, pays de torrents, de sources et d’eaux souterraines jaillissant dans la plaine et dans la montagne ; pays de blé et d’orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers ; pays d’huile d’olives et de miel ; pays où sans être rationné tu mangeras du pain : tu n’y manqueras de rien ; pays dont les pierres contiennent du fer, et des montagnes duquel tu extrairas du cuivre. Alors, tu pourras manger et te rassasier, et tu béniras le Seigneur ton dieu pour le bon pays qu’il t’aura donné ! […]
[Alors] tu mangeras et tu te rassasieras, tu construiras de belles maisons que tu habiteras, ton gros et ton petit bétail abonderont, argent et or abonderont pour toi et tout ce qui t’appartient abondera.
Ce passage évoque la vie autonome qu’Israël pourra mener grâce aux biens qu’il trouvera en abondance dans le pays que le Seigneur lui donne, et dont il pourra profiter pleinement. Mais pour tirer profit de tout ce qui lui est offert, le peuple ne devra pas oublier son expérience au désert où il a connu la pauvreté et la faim, et où son dieu l’a fait vivre en le nourrissant de la manne. Car la satiété que le peuple va connaître dans le pays promis recèle un danger que Moïse souligne aussi (v. 11.14-16 en partie [!] repris dans la lecture du jour).
Garde-toi d’oublier le Seigneur ton dieu en n’observant pas ses préceptes, ses coutumes et ses lois que je t’ordonne aujourd’hui, de peur que [une fois rassasié et comblé de biens,] ton cœur ne se gonfle et que tu oublies le Seigneur ton dieu, qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de chez les esclaves, qui t’a fait marcher dans le désert grand et redoutable – serpents brûlants et scorpions, terre de soif où il n’y a pas d’eau –, qui a fait jaillir pour toi l’eau du rocher de granit, qui, au désert, t’a fait manger la manne que n’avaient pas connue tes pères, afin de te rendre humble et afin de te tester pour te rendre heureux dans ton avenir.
Être rassasié et ne manquer de rien expose à un danger face auquel la mémoire est l’unique remède. Oublier que le don est un don, le signe de la bienveillance d’un autre qui désire que je vive et sois heureux, ce n’est pas seulement être ingrat à son égard. C’est me couper de celui qui a donné en me refermant sur moi, dans une sorte d’autosatisfaction. Mais quand cet autre est Dieu, se couper de lui qui est source de la vie, c’est choisir la mort. Voilà pourquoi Israël doit se garder d’oublier son dieu et ce qu’il a fait pour lui : le libérer d’Égypte et lui faire traverser le désert, le protéger face à tant de dangers, dispenser l’eau et la nourriture nécessaires, mais aussi lui faire expérimenter le dénuement et lui apprendre l’humilité. Ce qui est en jeu, en effet, c’est la possibilité d’être heureux dans le futur. C’est cela que garantit la mémoire d’un pain donné en signe d’une prévenance de chaque jour. Car cette prévenance se manifeste encore aujourd’hui, bien que de façon indirecte, à travers tout ce qu’offre le pays reçu, mais aussi à travers la parole donnée. Une telle prévenance, comme au désert, est un appel à la confiance sans cesse renouvelée.