Une partie essentielle de l’Ancien Testament est constituée par la Loi de Moïse. Celle-ci y est considérée comme le plus beau don de Dieu à son peuple, car cette Loi rend possible l’alliance entre eux, et la vie qui en découle. Mais les humains ont cette étrange habitude de dénaturer les meilleures choses pour en faire les pires. Il en va ainsi de la Loi, don par excellence (1re lecture), déviée en un carcan enserrant la vie par une tradition sclérosante (évangile).


La loi, un don de Dieu (Deutéronome 4,1-2.6-8)

[Moïse disait au peuple :] « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les coutumes que je vous enseigne pour les mettre en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que va vous donner le Seigneur, le Dieu de vos pères. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous commande et vous n’y enlèverez rien, pour garder les commandements du Seigneur votre Dieu, que je vous commande. […] Vous les garderez, vous les mettrez en pratique, car c’est votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ils en-tendront tous ces décrets, ils diront : “Seule cette grande nation est un peuple sage et intelligent !” Quelle est en effet la grande nation dont les dieux sont aussi proches que le Seigneur notre Dieu l’est de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les coutumes sont aussi justes que toute cette Loi que je mets devant vous aujourd’hui ? »

Dans la fiction du récit biblique, avant que les Israélites nés au désert après la sortie d’Égypte entrent dans la terre promise, Moïse leur laisse un long « testament » que le livre du Deutéronome reprend. Il les invite à écouter la Loi de Dieu et à la mettre en pratique afin qu’elle puisse produire ses effets : faire vivre et rendre heureux le peuple de l’alliance lorsqu’il sera installé dans le pays qu’il va recevoir. Ensuite, il leur rappelle le contenu de cette loi tout en les exhortant à y adhérer de tout cœur. Puis il explicite les conséquences du choix qu’ils feront : s’ils pratiquent la loi, ils recevront les bénédictions de Dieu ; s’ils la négligent, ils s’éloigneront de la vie qu’elle rend possible et connaîtront le malheur. Ces instructions for-ment un tout cohérent : rien ne doit y être ajouté ni lui être ôté. C’est en entrant dans l’esprit de la Loi (l’écoute), en en prenant soin (garder) et en vivant selon ses préceptes qu’apparaîtra ce qui unit la multitude des commandements en un seul tout : l’amour du Seigneur qui appelle son peuple à entrer dans la même dynamique en aimant Dieu en retour et en aimant le prochain.

La pratique de la Loi aura une conséquence sur les autres peuples. Car la Loi est également sagesse et intelligence. Sagesse en ce qu’elle enseigne un « savoir-faire », un « savoir s’y prendre » avec la vie de sorte qu’elle s’épanouisse ; intelligence en ce qu’elle enseigne la finesse permettant de discerner, dans la complexité de l’existence, ce qui permet la vie (le bien) ou ce qui la menace (le mal). En cela, la Loi que Dieu donne à Israël fait de lui une nation à part, mais aussi un peuple attirant par la proximité qu’il partage avec son dieu. Car seule la proximité avec l’auteur de la vie est à même de rendre sage et intelligent, au sens que je viens d’expliciter. Et cette proximité rendue possible par le don de la Loi se réalise chaque fois qu’Israël se tourne vers Dieu pour l’invoquer comme pour répondre à la parole de la Loi. De plus, ajoute Moïse, cette Loi pleine de sagesse et de finesse est aussi éminemment source de justice dans la me-sure où elle indique comment établir de justes relations : avec Dieu, bien sûr, mais aussi avec soi-même, avec le prochain et avec les étrangers.

Bref, ce qui fait la grandeur remarquable d’Israël, c’est la Loi. La pratiquer, ce n’est pas seu-lement être allié avec Dieu et en recevoir un fruit de vie. C’est aussi témoigner de ce dieu qui se fait proche et qui rend sage, intelligent, juste. C’est le rendre attirant aux yeux émerveillés des nations. C’est ainsi réaliser la vocation d’Israël qui est de « faire le pont » entre le Seigneur et tous les peuples.


Questions de pureté (Marc 7,1-8.14-15.21-23)

Les pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se réunissent auprès de Jésus. Voyant certains de ses disciples prendre un repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées (Les pharisiens, en effet, et tous les Judéens ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains, attachés qu’ils sont à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne man-gent pas s’ils ne se sont pas aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beau-coup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats.) – les pharisiens et les scribes demandent donc à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne se conduisent-ils pas selon la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur dit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : “Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte en enseignant des doctrines, (qui sont) des préceptes humains”. Vous aussi, vous laissez de côté le commande-ment de Dieu, pour vous attacher à la tradition des êtres humains. » […]

Appelant de nouveau la foule, il leur disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez. Rien de ce qui est extérieur à l’être humain et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’être humain, voilà ce qui rend l’être humain impur. »

[Il disait encore à ses disciples], à l’écart de la foule […] : « C’est du dedans, du cœur de l’être humain que sortent les pensées mauvaises, inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, tromperie, débauche, œil mauvais [envie], diffamation, arrogance et démesure. Tous ces maux viennent du dedans, et rendent impur l’être humain. »

Cette fois, c’est au passage d’évangile de subir la censure – une fois n’est pas coutume. Ce-la casse la logique du texte, mais adoucit la dureté des propos que Jésus adresse aux pharisiens et aux scribes, mais aussi à ses disciples à qui il reproche vertement un manque flagrant d’intelligence…

La discussion avec les différents interlocuteurs porte sur les lois de pureté qui, dans la Loi de Moïse, indiquent à Israël comment rester dans les conditions permettant de s’approcher de Dieu, notamment dans le culte. Il s’agit donc de pureté rituelle, et non d’hygiène ou encore moins de pureté morale. Aux règles de base énoncées notamment dans le livre du Lévitique et dont la finalité est directement liée à l’alliance, la tradition orale a ensuite ajouté d’autres règles. L’intention était sans doute bonne : il s’agissait de faire en sorte que les préceptes essentiels soient pour ainsi dire entourés d’une barrière de protection, de sorte que les fidèles soient au mieux prémunis contre l’impureté qui les éloignerait du dieu de leur alliance. Mais ce développement a donné lieu ensuite à une multiplication des coutumes liées à une casuistique enfermante, ce qui est brièvement résumé par Marc dans une parenthèse explicative destinée aux lecteurs.

Ce sont donc des pharisiens et des docteurs de la loi qui interpellent Jésus sur les libertés que ses disciples prennent avec la tradition qui promeut ces pratiques. La réponse est cinglante : Jésus les démasque en les traitant d’hypocrites. Selon Luc 20,20, l’hypocrite « se donne des allures de juste », « joue au juste » et s’attribue ainsi une position supérieure qui lui permet de se poser en juge et en redresseur de torts. Jésus s’appuie ensuite sur un prophète revêtu d’une grande autorité et il lui reprend sa critique d’un culte purement formel dont le respect scrupuleux éloigne de Dieu : agir de cette manière revient à détourner le culte de son seul but. Prétendant rendre un culte parfait à Dieu et permettre à d’autres de faire de même, ces gens sont loin de Dieu parce qu’ils préfèrent suivre des préceptes émanant d’êtres humains, au détriment de la Loi qu’il a donnée à son peuple par Moïse. Plus loin, il dira carré-ment : « Vous annulez la parole de Dieu au profit de la tradition que vous avez transmise », ou même « Vous invalidez la parole de Dieu au moyen de la tradition… » (Marc 7,13). Entre-temps, Jésus a donné un exemple de cette trahison de la parole en insistant : « Vous rejetez le com-mandement de Dieu pour garder votre tradition » (7,9). Le décalogue prescrit d’honorer père et mère, un précepte plusieurs fois répété sous différentes formes dans la Torah. Mais la tradition permet d’outrepasser ce commandement en déclarant des biens « offrande sacrée ». En les ré-servant ainsi à Dieu, on s’arroge le droit de ne pas les donner à ses parents quand ceux-ci sont dans le besoin (v. 10-12). Cette tradition entre donc bien en contradiction avec la Loi divine elle-même, qui s’en trouve abolie.

Après avoir critiqué la position de ceux qui devraient être les gardiens de la Loi, mais le sont surtout de leur tradition tout humaine, Jésus adresse à la foule un enseignement positif : la vraie impureté – la seule chose qui empêche de se faire proche du dieu de l’alliance – ne vient pas de ce que l’on touche ou que l’on consomme. Elle vient de l’intérieur de l’être humain. À nouveau par une parole énigmatique, Jésus ouvre à ses interlocuteurs une piste pour réfléchir à ce qu’est la véritable pureté. Peut-être préfère-t-il ne pas expliciter davantage, car son discours entre ici en contradiction avec la Loi de Moïse (toucher un cadavre rend impur, comme aussi manger certaines nourritures ou perdre du sang) ! Marc le soulignera lui-même un peu plus loin précisant que Jésus « déclarait purs tous les aliments » (v. 19b), ce qui est con-traire à la loi (voir Lévitique 11 et Deutéronome 14,2-21).

Une fois Jésus rentré à la maison, les disciples lui demandent la clé de l’énigme. C’est alors que Jésus leur reproche de ne pas avoir compris par eux-mêmes. Il leur explique ensuite, un peu trivialement d’ailleurs : « Ne savez-vous pas que rien de ce qui pénètre de l’extérieur dans l’être humain ne peut le rendre impur, puisque cela ne pénètre pas dans son cœur mais dans son ventre, puis s’en va dans la fosse » (v. 18b-19a). Il indique ensuite d’où vient la véritable impureté qui fait sortir de l’alliance avec Dieu : des pensées du cœur (centre de la réflexion et de la décision) et de leur traduction en actes. En parlant ainsi, il modifie radicalement le concept de pureté en le sortant de la sphère rituelle pour le faire entrer dans la sphère éthique. Les « maux » qu’il dénonce – au nombre de 12 –sont pour la plupart des violations de préceptes du décalogue : le vol, le meurtre, l’adultère, la cupidité ou convoitise et sa sœur, l’envie ; la tromperie par mensonge et la diffamation sont cousines du faux témoignage ; et lorsqu’elles prennent Dieu pour cible, elles sont blasphématoires. En déplaçant ainsi l’accent du cultuel vers l’éthique, Jésus s’inscrit dans la droite ligne des prophètes de l’ancienne alliance. Pour eux, en effet, le véritable culte rendu à Dieu est indissociable d’un comportement éthique, hors duquel il perd toute signification. Voilà qui est cohérent avec l’esprit de la Loi tel qu’il est suggéré par le Deutéronome.