Proposition divine (Exode 19,1-6a)
Au 3e mois de la sortie des fils d’Israël du pays d’Égypte, en ce jour-ci, ils arrivèrent au désert du Sinaï. Ils étaient partis de Rephidim et arrivèrent au désert du Sinaï, et ils campèrent dans le désert ; Israël campa là en face de la montagne, et Moïse monta vers Dieu. Le Seigneur l’appela de la montagne : « Tu parleras ainsi à la maison de Jacob, tu annonceras aux fils d’Israël : “Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés sur des ailes d’aigles et vous ai amenés jusqu’à moi. Maintenant, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples. Oui, toute la terre m’appartient, mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte.” Telles sont les paroles que tu rapporteras aux fils d’Israël. »
Ce bref discours divin occupe une place centrale dans le livre de l’Exode. Il inaugure le processus qui va conduire à l’alliance entre le Seigneur et les anciens esclaves qu’il a libérés d’Égypte. Dieu propose à ceux-ci de s’allier à lui pour devenir une nation à part entière structuré comme un peuple. Il présente son initiative en la replaçant sur l’arrière-fond des événements récents qui sont rappelés dans l’introduction narrative (introduction rabotée par le censeur qui, manifestement, n’aime pas les répétitions alors que, capitales dans l’esthétique biblique, elles sont toujours porteuses de sens). Cette introduction évoque successivement trois faits : la sortie d’Égypte, le chemin parcouru dans le désert depuis l’étape à Rephidim, puis l’établissement du campement face à la montagne de Dieu, vers qui Moïse prend l’initiative de monter. C’est alors que le Seigneur l’interpelle en le renvoyant vers le peuple avec une proposition à lui faire. Cette proposition esquisse une ligne chronologique : rappel du passé, évocation du présent (« et maintenant »), perspectives pour l’avenir. Une telle façon de procéder montre que la proposition d’alliance consiste à donner un sens, une direction à l’histoire de ce groupe qui, hier encore, était soumis à l’arbitraire d’un dictateur esclavagiste.
En évoquant le passé, le Seigneur reprend les trois faits qui viennent d’être rappelés dans l’introduction. Mais alors que celle-ci les remémore de façon descriptive, Dieu fait voir l’envers du décor, ce qui se cache par-dessous les faits. Ainsi, la sortie d’Égypte devient « ce que j’ai fait à l’Égypte », c’est-à-dire le haut fait de Dieu qui a contraint le pharaon à laisser partir ses esclaves. Le chemin au dé-sert est décrit à l’aide d’une métaphore qui suggère à nouveau l’action divine, « je vous ai portés sur des ailes d’aigles » : c’est lui, en effet, qui les a guidés et protégés tout au long du chemin. Enfin, l’arrivée face à la montagne est comprise elle aussi comme l’œuvre de Dieu qui a « amené » les Israélites jusqu’à lui en vue de la rencontre qui va avoir lieu. Ainsi, Dieu révèle aux Israélites que, tout au long du processus qui les a conduits de l’esclavage à la rencontre avec lui, but de l’ensemble du processus, c’est lui qui était à l’œuvre.
La fin du discours révèle quant à elle le projet qui a amené le Seigneur à libérer les Israélites. Il désire faire d’eux dans le futur une « une nation sainte ». Qu’est-ce à dire ? Par deux fois, Dieu affirme sa souveraineté universelle : « tous les peuples » sont siens et « toute la terre lui appartient ». Mais parmi ces peuples de la terre, Israël deviendra le domaine que le roi divin se réserve, la « nation sainte » qu’il met à part pour lui. Et pourquoi la mettre à part ? Pour qu’elle soit un « royaume de prêtres » : Dieu est le roi, et eux seront des prêtres dont la fonction sera de faire le lien entre lui et toutes les nations qui lui appartiennent. L’élection d’Israël, sa mise à part, n’est donc pas un privilège, mais une tâche, une responsabilité que Dieu lui confie. Israël sera témoin de la sainteté de Dieu, c’est-à-dire de sa différence. Il est un dieu qui rend libre, honnit toute forme d’oppression, n’est pas le rival des humains puisqu’il s’allie à eux pour en faire ses partenaires, un dieu qui veut même pouvoir compter sur eux pour réaliser son désir : se faire connaître de toutes les nations comme un dieu de vie. Israël sera donc à la fois une nation solidaire des autres, tout en étant différente d’elles, puisqu’il est chargé de leur faire connaître son dieu.
Voilà donc pour le futur que le Seigneur envisage pour le peuple. Mais pas question de le contraindre à quoi que ce soit. D’où la proposition pour le présent : « Maintenant, si vous écoutez ma voix et si vous gardez mon alliance ». Par ces mots, Dieu invite les Israélites à ratifier librement son projet en mettant sa parole au centre de leur vie et en consentant à faire de ce projet le cœur du lien d’alliance qu’il leur propose d’établir. En s’alliant au Seigneur, Israël se fera différent des autres nations et, de la sorte, il sera prêt à se mettre au service de leur lien avec Dieu. La suite du processus – en particulier la proclamation des Dix paroles – précisera ce que signifie concrètement « garder l’alliance ».