Un roi humble (prophète Zacharie 9,9-10)
[Ainsi parle le Seigneur] « Réjouis-toi de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici : ton roi vient à toi ! Il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un ânon, petit d’une ânesse. Il fera disparaître d’Éphraïm les chars, et de Jérusalem les chevaux ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »
Le prophète Zacharie proclame un beau message de paix : il annonce la joie que suscitera la venue d’un roi juste. Artisan de paix pour la « fille de Sion », c’est-à-dire le peuple de Jérusalem, il éliminera tout ce qui sert à faire la guerre : chars, chevaux et armes. Lui-même montera un ânon, l’opposé même du cheval. C’est le signe que, se faisant vulnérable, il vient pour instaurer la paix. La fin du passage de l’évangile de Matthieu va dans le même sens, puisque Jésus dit de lui-même qu’il est doux et humble et qu’il apporte sécurité et repos, tandis que son pouvoir (son « joug ») ne sera un poids pour personne. En relatant l’entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon, Matthieu confirmera qu’avec les communautés chrétiennes de son temps, il reconnaît en lui ce roi pacifique que Zacharie annonçait (voir Mt 21,1-10).
Voilà un message consolant qui fait plaisir, parce qu’il rejoint le désir profond de tout être humain – désir de paix, de douceur, de sécurité – et tourne le dos à la dure réalité du monde. En fait, cet effet positif résulte du choix du censeur qui propose ces petits morceaux de textes. Si on les lit dans leur contexte, on s’aperçoit que les choses sont plus complexes, et cette complexité est de nature à susciter la réflexion.
Dans le livre de Zacharie, la venue d’un messie pacifique « ne tombe pas du ciel ». Elle intervient après une lutte menée par Dieu lui-même pour éloigner deux périls majeurs qui menacent son peuple. Le premier est la ville de Tyr (« Rocher »). À l’époque, c’était encore une île, toute proche de la côte du Liban.
Tyr s’est construit une forteresse, elle a amassé l’argent comme la poussière et l’or comme la boue des rues. Mais le Seigneur s’en emparera. Il précipitera sa puissance dans la mer, et elle sera dévorée par le feu. Askalon le verra, et elle prendra peur, Gaza aussi, et elle se tordra de douleur. De même Ékron, car son appui fera sa honte. Le roi disparaîtra de Gaza, et Askalon ne sera plus habitée. (Za-charie 9,3-5)
La ville de Tyr était surtout le centre du pouvoir économique de la région. Ville coffre-fort, elle a accumulé des richesses et édifié une citadelle pour les protéger. Grâce à cette richesse, elle a satellisé d’importantes cités côtières de Palestine, les chefs-lieux des Philistins (Askalôn, Gaza, Ékrôn – on parlera plus loin d’Ashdod). Mais Dieu conquerra Tyr, cette ville imprenable ; il brisera la puissance que lui assure sa richesse, il la détruira. Ceux qui se sont appuyés sur elle seront terrorisés, pleins de honte ; cette déchéance les fera souffrir et ils abandonneront leurs villes.
C’est précisément de ces cités désertées que le second péril surgira, plus exactement de ceux qui viendront alors s’y installer. Voici ce que le Seigneur dit de deux de ces villes :
Un bâtard s’établira dans Ashdod, et j’abattrai l’orgueil des Philistins. J’arracherai le sang de sa bouche, les plats abominables de ses dents. Mais lui aussi deviendra un reste pour notre Dieu, il sera pareil à un chef en Juda, Ékrôn sera pareil à un Jébuséen. (9,6-7)
Le second danger vient donc d’un « bâtard ». Par ce mot, le prophète désigne probablement un chef de clan étranger qui repeuplera ces lieux, à la honte des Philistins qui les occupaient auparavant. Ce clan se caractérise par sa violence, symbolisée par le sang et les nourritures abominables, et liée à l’idolâtrie. Mais pas de destruction, cette fois : Dieu va plutôt s’attacher ce peuple en faisant de lui un « reste », c’est-à-dire un vaincu épargné par le vainqueur. Ainsi gracié, le « bâtard » deviendra comme un chef du peuple de Dieu, et la ville d’Ékrôn sera comme la cité des Jébuséens qui, du temps de David, devint Jérusalem. Ainsi, après avoir recouru à la violence pour éliminer Tyr, Dieu se convertit pour ainsi dire à la douceur pour agréger des étrangers à son peuple. Il annonce enfin que, pour éviter que les habitants de Jérusalem et le temple soient encore victimes de violence, il va lui-même monter la garde.
Je camperai autour de ma maison pour la défendre contre une armée, contre ceux qui passent et repassent, et l’oppresseur ne passera plus contre eux, car maintenant j’ai les yeux sur elle (9,8).
C’est seulement après cela que le prophète invite Jérusalem à se réjouir de la venue du roi qui instaurera définitivement la paix. Ainsi donc, une longue lutte précède la joyeuse entrée annoncée. Cette lutte a pour but de réduire à rien ce qui menace la paix : la soif de richesse, avec les injustices qu’elle provoque inévitablement ; la violence et le non-respect de la vie d’autrui.
Mais la manière d’anéantir ce qui menace la paix n’est pas unilatérale. Dans son désir de voir disparaître tout ce qui sert à faire la guerre, le dieu de paix combat avec violence tout ce qui engendre la guerre (richesse, injustice, envie, violences…) avec son cortège de terreurs, de ravages et de mort. Mais ce dieu de paix sait aussi se concilier ceux qui auraient pu être des ennemis de la paix pour en faire des êtres pacifiques, un « reste » qui s’est d’abord battu, mais que Dieu a tiré du danger pour qu’il contribue à instaurer un royaume où la concorde régnera. Construire la paix ne se fait pas sans combat, ni sans sagesse.