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Répertoire
André Wénin
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14ème Dimanche ordinaire

« Vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit,
puisque l’Esprit de Dieu habite en vous.
»

(Lettre aux Romains 5,15)

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Fresque de la collégiale San Gimignano, Toscane (IT) | © Lawrence Lew, OP

Un roi humble (prophète Zacharie 9,9-10)

[Ainsi parle le Seigneur] « Réjouis-toi de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici : ton roi vient à toi ! Il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un ânon, petit d’une ânesse. Il fera disparaître d’Éphraïm les chars, et de Jérusalem les chevaux ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »

Le prophète Zacharie proclame un beau message de paix : il annonce la joie que suscitera la venue d’un roi juste. Artisan de paix pour la « fille de Sion », c’est-à-dire le peuple de Jérusalem, il éliminera tout ce qui sert à faire la guerre : chars, chevaux et armes. Lui-même montera un ânon, l’opposé même du cheval. C’est le signe que, se faisant vulnérable, il vient pour instaurer la paix. La fin du passage de l’évangile de Matthieu va dans le même sens, puisque Jésus dit de lui-même qu’il est doux et humble et qu’il apporte sécurité et repos, tandis que son pouvoir (son « joug ») ne sera un poids pour personne. En relatant l’entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon, Matthieu confirmera qu’avec les communautés chrétiennes de son temps, il reconnaît en lui ce roi pacifique que Zacharie annonçait (voir Mt 21,1-10).

Voilà un message consolant qui fait plaisir, parce qu’il rejoint le désir profond de tout être humain – désir de paix, de douceur, de sécurité – et tourne le dos à la dure réalité du monde. En fait, cet effet positif résulte du choix du censeur qui propose ces petits morceaux de textes. Si on les lit dans leur contexte, on s’aperçoit que les choses sont plus complexes, et cette complexité est de nature à susciter la réflexion.

Dans le livre de Zacharie, la venue d’un messie pacifique « ne tombe pas du ciel ». Elle intervient après une lutte menée par Dieu lui-même pour éloigner deux périls majeurs qui menacent son peuple. Le premier est la ville de Tyr (« Rocher »). À l’époque, c’était encore une île, toute proche de la côte du Liban.

Tyr s’est construit une forteresse, elle a amassé l’argent comme la poussière et l’or comme la boue des rues. Mais le Seigneur s’en emparera. Il précipitera sa puissance dans la mer, et elle sera dévorée par le feu. Askalon le verra, et elle prendra peur, Gaza aussi, et elle se tordra de douleur. De même Ékron, car son appui fera sa honte. Le roi disparaîtra de Gaza, et Askalon ne sera plus habitée. (Za-charie 9,3-5)

La ville de Tyr était surtout le centre du pouvoir économique de la région. Ville coffre-fort, elle a accumulé des richesses et édifié une citadelle pour les protéger. Grâce à cette richesse, elle a satellisé d’importantes cités côtières de Palestine, les chefs-lieux des Philistins (Askalôn, Gaza, Ékrôn – on parlera plus loin d’Ashdod). Mais Dieu conquerra Tyr, cette ville imprenable ; il brisera la puissance que lui assure sa richesse, il la détruira. Ceux qui se sont appuyés sur elle seront terrorisés, pleins de honte ; cette déchéance les fera souffrir et ils abandonneront leurs villes.

C’est précisément de ces cités désertées que le second péril surgira, plus exactement de ceux qui viendront alors s’y installer. Voici ce que le Seigneur dit de deux de ces villes :

Un bâtard s’établira dans Ashdod, et j’abattrai l’orgueil des Philistins. J’arracherai le sang de sa bouche, les plats abominables de ses dents. Mais lui aussi deviendra un reste pour notre Dieu, il sera pareil à un chef en Juda, Ékrôn sera pareil à un Jébuséen. (9,6-7)

Le second danger vient donc d’un « bâtard ». Par ce mot, le prophète désigne probablement un chef de clan étranger qui repeuplera ces lieux, à la honte des Philistins qui les occupaient auparavant. Ce clan se caractérise par sa violence, symbolisée par le sang et les nourritures abominables, et liée à l’idolâtrie. Mais pas de destruction, cette fois : Dieu va plutôt s’attacher ce peuple en faisant de lui un « reste », c’est-à-dire un vaincu épargné par le vainqueur. Ainsi gracié, le « bâtard » deviendra comme un chef du peuple de Dieu, et la ville d’Ékrôn sera comme la cité des Jébuséens qui, du temps de David, devint Jérusalem. Ainsi, après avoir recouru à la violence pour éliminer Tyr, Dieu se convertit pour ainsi dire à la douceur pour agréger des étrangers à son peuple. Il annonce enfin que, pour éviter que les habitants de Jérusalem et le temple soient encore victimes de violence, il va lui-même monter la garde.

Je camperai autour de ma maison pour la défendre contre une armée, contre ceux qui passent et repassent, et l’oppresseur ne passera plus contre eux, car maintenant j’ai les yeux sur elle (9,8).

C’est seulement après cela que le prophète invite Jérusalem à se réjouir de la venue du roi qui instaurera définitivement la paix. Ainsi donc, une longue lutte précède la joyeuse entrée annoncée. Cette lutte a pour but de réduire à rien ce qui menace la paix : la soif de richesse, avec les injustices qu’elle provoque inévitablement ; la violence et le non-respect de la vie d’autrui.

Mais la manière d’anéantir ce qui menace la paix n’est pas unilatérale. Dans son désir de voir disparaître tout ce qui sert à faire la guerre, le dieu de paix combat avec violence tout ce qui engendre la guerre (richesse, injustice, envie, violences…) avec son cortège de terreurs, de ravages et de mort. Mais ce dieu de paix sait aussi se concilier ceux qui auraient pu être des ennemis de la paix pour en faire des êtres pacifiques, un « reste » qui s’est d’abord battu, mais que Dieu a tiré du danger pour qu’il contribue à instaurer un royaume où la concorde régnera. Construire la paix ne se fait pas sans combat, ni sans sagesse.

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Jérusalem © Lawrence Lew, OP

Jésus, doux et humble de cœur (Matthieu 11,25-30)

À ce moment-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon père ; personne ne connaît le fils, sinon le père, et personne ne connaît le père, sinon le fils, et celui à qui le fils veut le révéler. Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »


Le texte de l’évangile présente la même complexité. Les paroles apaisées sur la révélation aux tout-petits et sur la connaissance que Dieu et Jésus ont l’un de l’autre en raison de leur relation semblable à celle d’un père et son fils, sont précédées par de terribles invectives de Jésus. Lui qui, un peu plus loin, dira qu’il est « doux et humble de cœur », il annonce qu’un jugement sévère frappera des villes de Galilée : elles seront traitées plus durement que Tyr et Sodome, deux villes qui ont payé leurs crimes en périssant par le feu. Voici ce texte (Matthieu 11,20-24) :

Alors [Jésus] se mit à faire des reproches aux villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu’elles n’avaient pas changé d’état d’esprit : « Malheur à toi, Chorazin, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles accomplis au milieu de vous l’avaient été à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que leurs habitants se seraient repentis, habillés d’un sac et assis dans la cendre. C’est pourquoi je vous dis : le jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous. Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Non. Tu seras abaissée jusqu’au séjour des morts, car si les miracles accomplis au milieu de toi l’avaient été dans Sodome, elle subsisterait encore aujourd’hui. C’est pourquoi je vous le dis : le jour du jugement, le pays de Sodome sera traité moins sévèrement que toi. »

De tels propos pourraient être compris comme les menaces d’un terroriste prêt à frapper quiconque n’adhère pas au même credo que lui ; ou comme un chantage visant à forcer une conversion refusée jusque-là. Mais elles peuvent être entendues aussi comme l’expression du dépit plein d’amertume de Jésus. En effet, sa douceur et son humilité sont mises en échec par des gens qui refusent une parole susceptible de les conduire à la vie, ainsi que les signes montrant que cette parole guérit, réconcilie, remet debout.

C’est ainsi que celui qui, avec douceur et sans superbe, désire « donner le repos » et révéler les secrets de la vie aux petits, peut réaliser ce désir seulement avec ceux qui veulent vraiment connaître la paix et voir leur vie s’épanouir, ceux qui sont prêts à changer pour que cela devienne réalité. En se montrant dur avec ceux qui refusent la vie, Jésus les met clairement face aux conséquences de leur choix, peut-être dans l’espoir qu’ils entendent l’appel qui les invite à la vie.

La douceur de Jésus n’est pas de la mollesse et n’empêche pas une réaction énergique ; son humilité ne le pousse pas à se résigner ni à s’écraser quand des gens tournent le dos à la parole de vie.

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© Lawrence Lew, OP