Le Seigneur se fait connaître à Élie (1 Rois 19,8b-13)
[Élie marcha 40 jours et 40 nuits] jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. Là, il entra dans la caverne et y passa la nuit. [Et voici : la parole du Seigneur vint à lui. Il lui dit : « Que fais-tu ici, Élie ? » Il dit : « Je suis passionné, oui, passionné pour le Seigneur le dieu des armées, car les Israélites ont abandonné ton alliance : tes autels, ils les ont démolis ; tes prophètes, ils les ont tués par l’épée ; je suis resté moi seul, et ils cherchent à m’ôter la vie ».] Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur. Voici : le Seigneur va passer. »
Il y eut un ouragan fort et violent fendant les montagnes et brisant les rochers devant le Seigneur : le Seigneur n’était pas dans l’ouragan. Et après l’ouragan, un tremblement de terre : le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, du feu : le Seigneur n’était pas dans le feu. Et après le feu, une voix de léger silence. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne…
Une fois de plus, le texte du livre des Rois a été amputé pour la lecture de ce dimanche [entre crochets ci-dessus les parties censurées], sans compter qu’il est extrait d’un récit plus long qui ne s’achève pas quand Élie sort de son trou. Dans la traduction (revue) que j’en donne, je reprends aussi ce que les ciseaux du censeur ont coupé, sans doute pour « coller » à la lecture de l’évangile : Dieu (ou Jésus) se manifeste dans le cadre d’une tempête qui s’apaise. Mais pourquoi donc triturer le texte de l’Ancien Testament pour lui faire dire plus ou moins la même chose que le Nouveau, alors que sa signification est bien plus riche ?
Comme d’habitude, c’est le contexte qui permet d’affiner la compréhension d’une scène déterminée (voir 1 Rois 17–19). Depuis son apparition dans le récit, Élie se pose en champion du Seigneur, comme il le rappelle lui-même en répondant à Dieu qui l’interpelle : « Je suis passionné, oui, passionné pour le Seigneur le dieu des armées… ». C’est que, sous l’impulsion du roi Achab et de la reine Jézabel, une grande partie du peuple d’Israël a choisi le dieu Baal, s’est donc détourné de l’alliance avec le Seigneur et s’en est pris violemment à ses porte-parole. Le tableau brossé par Élie est exagéré, cependant. Il sait, parce qu’une personne bien informée – le majordome de la cour – le lui a dit, qu’au moins 100 prophètes ont survécu car ce majordome lui-même les a soustraits à la persécution du roi en les cachant dans des grottes et en les y ravitaillant.
C’est donc plutôt son sentiment d’abandon qu’Élie exprime quand il dit qu’il est resté seul. Et la reine en veut effectivement à sa vie. Pourquoi cela ? Parce qu’il est un prophète du Seigneur, sans doute, mais aussi pour un autre motif. Jusque-là, en effet, Élie a adopté la manière forte pour défendre « le dieu des armées » (ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il emploie ce titre pour qualifier le Seigneur) : il a défié ouvertement le roi, provoqué une sécheresse et une famine, assassiné 450 prophètes de Baal (qu’il voit comme le rival du Seigneur) après les avoir ridiculisés devant le peuple… C’est cette violence que Jézabel entend lui faire payer. Au fond, Élie est pris à son propre jeu, au point d’en être déprimé et de demander à mourir (voir 19,1-4).
Mais Dieu ne l’entend pas de cette oreille ! Il pousse Élie à se rendre à la montagne où il s’est manifesté à Israël et à Moïse lorsqu’il a conclu l’alliance avec eux après la sortie d’Égypte. Une fois sur place, il invite Élie à dire pourquoi il en est arrivé là. En réponse, celui-ci ne fait que se plaindre, plutôt que de faire son examen de conscience et de comprendre que c’est son attitude qui lui vaut la haine de la reine et qui l’a contraint à fuir le pays d’Israël. Le Seigneur lui annonce alors que, comme il l’a fait avec Moïse, le premier des prophètes, il va « passer » devant lui sur la montagne (voir Exode 33,18-23 et 34,5-8). Sa façon de « passer » constitue en réalité un message pour Élie, ce partisan de la manière forte. En effet, aucun des signes de puissance – l’ouragan dévastateur, le tremblement de terre et le feu dévorant – n’est le lieu du passage du Seigneur. Ces signes sont pourtant ceux par lesquels, au même endroit, Dieu avait signalé sa présence au peuple lors de l’alliance (Exode 19–20). Mais ces signes sont trompeurs. Ils cachent Dieu plus qu’ils ne le montrent. Ils signalent que quelque chose va se passer, qui vient après eux. Élie le comprend puisque c’est seulement quand il entend le murmure de la brise légère qu’il comprend que Dieu passe près de lui. Alors, pour éviter de le regarder, il se voile le visage et sort, comme il en a reçu l’ordre.
Élie est arrivé à la montagne de Dieu pour avoir cru que le Seigneur était d’abord un dieu puissant qu’il faut défendre par la force et, si nécessaire, par la violence fanatique. Il apprend ici qu’au contraire, Dieu n’est pas du côté de la force, mais de la fragilité, de la vulnérabilité, de la douceur discrète d’un murmure. Un murmure qui invite à abandonner tout rêve de puissance pour épouser la discrétion d’un dieu dont l’unique désir est de faire des humains ses alliés, au service de la vie.
Dieu lui repose ensuite la même question : « Que fais-tu ici, Élie ? ». L’homme reprend alors mot pour mot sa réponse, comme s’il se mettait à bredouiller, saisi par l’inattendu de ce que Dieu lui a fait découvrir. Manifestement, il n’a pas compris que, s’il se sent seul et menacé de mort, c’est de sa faute, pas de celle des autres. Il est temps pour Dieu de lui donner un successeur (voir 1 Rois 19,14-18).