Tentation (Genèse 2,7-9 ; 3,1-7a)
Le Seigneur dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines une haleine de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres beaux à voir et bons à manger ; il y avait aussi l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre à connaître bien et mal. […]
Or le serpent était astucieux plus que tous les vivants des champs que le Seigneur dieu avait faits. Et il dit à la femme : « Vraiment, oui, Dieu a dit : “Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin”... » Et la femme dit au serpent : « Des fruits des arbres du jardin nous mangeons, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas et vous ne le toucherez pas de peur que vous mouriez”. » Et le serpent dit à la femme : « Pour mourir, vous ne mourrez pas ! Oui : Dieu connaît qu’au jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme (des) dieux qui connaissent bien et mal. » Et la femme vit que l’arbre était bon à manger et qu’il était désirable pour les yeux et convoitable, cet arbre, pour devenir intelligent ; alors elle prit de son fruit et mangea et elle donna aussi à son homme avec elle et il mangea. Et les yeux d’eux deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus [et ils cousirent du feuillage de figuier et ils firent pour eux des pagnes].
Un massacre ! Comment est-il possible de manquer à ce point de respect pour un texte, pourtant considéré comme théologiquement essentiel ? Rien que les premières lignes, que je ne commenterai pas, relatent, selon cette traduction, la création de « l’homme ». Or, le texte parle de « l’humain », dont le chapitre précédent a spécifié qu’il est créé « mâle et femelle » (1,27). Dans une société à juste titre soucieuse de lutter contre des discriminations de sexe (ou de genre), la traduction liturgique entretient l’idée que le « premier » être humain est un mâle, alors que le texte biblique est bien moins affirmatif (sauf chez Paul, dont il n’est plus à démontrer qu’il est misogyne, voir 1 Corinthiens 11,8-9).
Mais il y a pire : le découpage du texte. Qu’on relise les premiers mots du serpent : ils prétendent citer ce que Dieu aurait dit, mais le censeur n’a même pas donné à entendre ce qu’il a dit effectivement. Or l’animal se livre à une manipulation éhontée de la parole divine – ce dont la personne qui entend la lecture ne peut se rendre compte (le prêtre qui prépare son homélie en a-t-il davantage conscience ?). Voici ce que le texte raconte (2,16-17) :
Et le Seigneur dieu donna un ordre à l’humain en disant : « De tous les arbres du jardin, pour manger, tu mangeras. Mais de l’arbre du connaître bien et mal tu n’en mangeras pas car au jour où tu en mangeras, pour mourir, tu mourras. »
En formulant cet ordre, Dieu commence par ordonner à l’humain de jouir de tous les arbres « beaux à voir et bons à manger » en en consommant les fruits. Ensuite, il pose une limite à cette jouissance : un arbre y est soustrait. Comme le disait Paul Beauchamp, l’humain peut manger de tout, il ne peut pas manger le tout. Manger le tout – manger, c’est prendre un aliment et le détruire à son profit exclusif – est mortifère. Il ne s’agit pas ici de la mort physique : la fin de ce récit dira en effet que cette mort est simplement le retour naturel à la poussière (3,19). Ici, il s’agit de la mort de l’humain dans l’être humain. Celui-ci est un être fondamentalement relationnel et s’il tombe dans la convoitise et cherche à accaparer le tout à son avantage, il ne pourra construire aucune relation digne de ce nom. En ce sens, le fait que la limite frappe « l’arbre à connaître bien et mal » souligne combien elle est positive. En effet, le consentement à un non-savoir est la condition absolue de la confiance qui est le ci-ment de toute relation humainement épanouissante. D’ailleurs, en donnant un tel ordre, le Seigneur dieu appelle justement l’humain à la confiance, l’invitant à croire que cet ordre est bon pour lui et que celui qui le donne le fait par bienveillance à son égard.
C’est ici que l’astucieux serpent intervient. Ses mots sèment immédiatement le trouble. Quelle est donc l’astuce quand il dit « Vraiment, oui, Dieu a dit : “Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin”... » ? Sa ruse consiste à escamoter le don (« De tous les arbres du jardin, pour manger, tu mangeras »). Or, le don est le signe de la bienveillance généreuse de Dieu. En le gommant, le serpent ne met en avant que de la limite. De la sorte, il fait voir en Dieu un personnage frustrant, qui empêche de manger et donc de vivre. Sa formulation elle-même est retorse, car elle peut s’entendre de deux façons : puisque les humains ne peuvent manger d’un arbre, ils ne peuvent pas manger de « tous les arbres » – ce qui est correct ; mais on peut aussi comprendre qu’ils ne peuvent manger d’aucun arbre. C’est d’ailleurs ainsi que la femme l’entend puisqu’elle sent la nécessité de rectifier.
Elle répond en effet : « Des fruits des arbres du jardin nous mangeons ». Ainsi, dans sa bouche, le don que Dieu a fait de tous ces arbres est devenu un fait acquis, une chose normale : « nous mangeons ». La femme du récit mentionne Dieu seulement quand elle parle de la limite, en la renforçant comme si elle avait peur de la transgresser : « mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas et vous ne le toucherez pas de peur que vous mouriez”. » À l’entendre, on perçoit que le serpent a réussi. (1) Il a mis l’arbre interdit au centre de l’attention de la femme. Or, l’arbre du connaître n’est pas au milieu du jardin, emplacement occupé par l’arbre de la vie (selon 2,9). Après la parole du serpent, ce qui est central pour la femme n’est plus la vie offerte, mais l’interdit. (2) Le serpent a fait voir Dieu comme un être malveillant et sévère qui met cet interdit arbitraire au point d’empêcher même de toucher l’arbre – ce qu’il n’a pas dit. (3) Le serpent a inculqué à la femme la peur d’un châtiment et de celui qui peut l’infliger – alors que Dieu ne parlait pas de punition, mais des suites mortifères de la convoitise.
Après avoir suscité la méfiance de la femme à l’égard de Dieu, le serpent porte l’estocade en jetant le soupçon sur l’intention de l’ordre de Dieu. Cet ordre est mauvais pour les humains, suggère-t-il, parce qu’il cache le désir de Dieu de protéger ce qui fait sa supériorité : le savoir. Manger de l’arbre du connaître, ce serait devenir comme lui, et cela, il ne le veut pas. Aux dires du serpent, Dieu se pose en rival des humains qu’il cherche à tenir à distance. Il agit comme un être jaloux qui veut garder pour lui seul ce qui fait sa jouissance. Voilà pourquoi il menace les humains de mort. Mais il n’en a pas le pouvoir, ajoute le serpent : « Pour mourir, vous ne mourrez pas !… » Le résultat ne se fait pas attendre : en regardant l’arbre dont Dieu a dit qu’il mène à la mort, la femme – dupée par le serpent – y voit quelque chose de bon, de désirable et de convoitable car il procure l’intelligence et mène à la réussite. Et comme le serpent l’a dit, en manger ouvre leurs yeux… mais c’est leur propre limite (leur nudité) que les humains découvrent, et la peur de l’autre que la méfiance sème dans le cœur de l’humain !
Que représente le serpent de ce récit ? Jacques le révèle quand, dans sa lettre, il écrit : « Que personne, quand il est tenté, n’aille dire “ma tentation vient de Dieu” […] Chacun est tenté par sa propre convoitise, emporté et appâté », avant d’ajouter que cette convoitise conduit à la mort (Jacques 1,13-15). La convoitise en effet réalise ce que fait le serpent du texte : elle fait voir la limite comme une frustration injuste ; elle fait voir ce(lui) qui pose la limite comme un rival malveillant ; elle fait jeter le soupçon sur ses intentions réelles et sème ainsi la méfiance. Et la convoitise est puissante, car elle se nourrit de la peur de manquer autant que du désir de ne manquer de rien. Un tel récit constitue, dès l’entrée du grand récit biblique, une puissante mise en garde : Dieu donne la vie, la convoitise l’empoisonne. Et la convoitise séduit parce que, de l’intérieur, quelque chose dit à l’être humain que combler le manque est une voie sûre d’épanouissement, de bonheur. Un mensonge qui donne toute sa force à la publicité… (ce n’est pas un hasard que, régulièrement, des pubs mettent en scène un certain serpent et/ou un couple dans un cadre paradisiaque avec, ad libitum, une pomme).
On aura remarqué qu’aucun mot dans ce récit ne parle du choix des humains en termes de faute, de péché. Voilà qui semble avoir perturbé les liturgistes qui ont choisi les textes, car ils font suivre ce passage de versets du psaume 51, qui accumulent des mots de ce genre : « Efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait » (v. 3-6). La 2e lecture, tirée de la lettre aux Romains, fait encore plus fort, puisqu’elle désigne ce que raconte la Genèse comme le moment où « le péché est entré dans le monde et, via le péché, la mort » (Romains 5,12). Mais la façon (moralisante) dont le chrétien (le censeur aussi ?) entend le mot « péché » induit en erreur, aussi bien sur ce que Paul cherche à dire que sur le propos du récit de la Genèse. Ce qui engendre la mort, selon ce récit, n’est pas d’ordre moral, en effet. C’est une erreur existentielle consistant à choisir d’errer sur le chemin de la convoitise, bercé par l’illusion d’être ainsi sur le chemin de la vie et de l’épanouissement.
(L’ennui de l’interprétation que je propose, c’est qu’elle ne permet pas d’utiliser ces textes pour culpabiliser, ce qui est dommageable au fonds de commerce d’un certain monde ecclésiastique, de son point de vue en tout cas.)