Un salut offert à tou(te)s (Isaïe 56,1-2.6-7)
Ainsi parle le Seigneur. – Observez le droit, faites la justice, car mon salut approche, il vient, et ma justice va se révéler. Heureux l’homme qui fait ainsi, l’être humain qui s’y attache fermement, observant le sabbat pour éviter de le transgresser, et observant sa main pour éviter de faire un mal quelconque. […]
Les étrangers qui se sont attachés au Seigneur pour l’honorer, pour aimer son nom, pour devenir ses serviteurs, tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner et tiennent ferme à mon alliance, je les conduirai à ma montagne sainte, je les comblerai de joie dans ma maison de prière, leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel, car ma maison s’appellera « Maison de prière pour tous les peuples ».
En général, l’Ancien Testament est centré sur le peuple de l’alliance, invité à cultiver sa particularité de peuple élu, mis à part comme allié du dieu vivant. Pourtant, on y trouve aussi des pages très ouvertes à l’universel. Si une telle ouverture va de soi dans le monde chrétien, elle est plus problématique dans le judaïsme, davantage sensible à une autre valeur : la singularité de chaque peuple, de chaque personne. Au fond, les deux accents sont importants, mais les articuler n’est pas simple. C’est pourtant nécessaire si l’on veut éviter les dérives : cultiver sa particularité en oubliant l’universel risque d’engendrer individualisme et fermeture (possiblement obstinée) sur soi ; cultiver l’universalisme en oubliant les singularités risque d’engendrer désir d’uniformité et rejet (possiblement fanatique) du différent. L’actualité ne manque pas d’exemples pour illustrer cela.
Dans l’Ancien Testament en tout cas, la singularité est valorisée. Dès l’élection d’Abraham (en Genèse 12) et sa circoncision (en Genèse 17), la mise à part qui fait de l’élu un être unique, différent des autres, est essentielle. Mais cette mise à part a un but, et il est universel : permettre au Seigneur de répandre sa bénédiction sur l’humanité tout entière (voir Genèse 12,1-3). Cependant, le risque est grand d’oublier cette visée large qui est celle de Dieu.
C’est dans un contexte où Israël a tendance à l’oublier et à se refermer sur lui-même qu’un disciple d’Isaïe prononce l’oracle repris en partie dans la lecture du jour. Pour le Seigneur, l’essentiel pour avoir la vie, c’est l’attention à la loi (« observer », 3 fois) et la pratique de la justice (« faire », 3 fois). C’est ce qui conduit l’être humain au bonheur, à l’épanouissement authentique. Un peu plus loin, le prophète précise sa pensée en spécifiant qu’il s’agit bien de tout être humain, et donc également des étrangers qui, eux aussi, sont invités à connaître le bonheur selon Dieu. Pour cela, un chemin est indiqué : s’attacher au Seigneur et devenir ses serviteurs – nous dirions ses alliés.
Mais le prophète semble insister particulièrement sur le sabbat comme signe d’alliance. Pour quelle raison ? Au début de la Genèse, Dieu achève la création en se retirant le 7e jour : ce faisant, il se met une limite à lui-même, il retient pour ainsi dire sa puissance pour faire place à ce qui n’est pas lui, à son « autre », l’humanité à qui il a confié le pouvoir de prendre soin de la terre. Au cœur des 10 commandements où est énoncé l’essentiel de la loi de l’alliance, résonne le précepte du sabbat : en s’abstenant de tout travail le 7e jour « pour le Seigneur », l’Israélite ouvre lui aussi un espace de liberté pour l’autre et pour l’Autre, condition essentielle à toute alliance. En insistant sur le sabbat, l’oracle prononcé par le disciple d’Isaïe vise juste : le bonheur selon Dieu est accessible à quiconque accepte, comme Dieu, de limiter librement son pouvoir et son espace, de manière à respecter ceux d’autrui et à se rendre ainsi capable d’une relation juste avec lui. C’est cette justesse humaine qui ouvre à l’alliance avec Dieu. Sans distinction de peuples ni de races…
C’est ce que souligne le passage central de l’oracle que, fidèle à lui-même, le censeur a « oublié » (les versets 3-5). Il y est question des étrangers et des eunuques, c’est-à-dire de quiconque est « impur », autrement dit définitivement interdit d’accès à Dieu en raison d’une tare corporelle (eunuque) ou sociale (étranger). Pensant à ces personnes, le prophète les invite à ne pas se résigner à l’exclusion dont ils font l’objet de la part du peuple élu, car Dieu lui-même ne la cautionne pas. C’est en effet pratiquer le sabbat et faire ce qui plaît à Dieu qui est déterminant pour être agréé de lui.
Que l’étranger qui s’est attaché au Seigneur ne dise pas : « Le Seigneur va sûrement m’exclure de son peuple. » Et que l’eunuque ne dise pas : « Je suis un arbre sec ! » Car ainsi parle le Seigneur : « Aux eunuques qui observent mes sabbats, qui choisissent ce qui me plaît et qui tiennent ferme à mon alliance, je donnerai dans ma maison, dans mes remparts, un monument à leur nom préférable à (celui) des fils et des filles ; je lui donnerai nom éternel qui ne sera pas retranché. »
(Pour la petite histoire de la grande Histoire.) La curieuse expression que j’ai traduite « un monument à leur nom » dit littéralement « une main et un nom » (héb. yad washém). C’est en ce sens qu’elle a été retenue comme nom du mémorial de la Shoah à Jérusalem. Là, les noms des victimes juives du nazisme sont inscrits dans une salle (la Salle des noms), au cœur d’un monument élevé à la mémoire de toutes ces personnes qui, comme les eunuques, ne connaîtront jamais de descendance. Près de ce monument, dans le Jardin des Justes, sont plantés des arbres au nom des « justes parmi les nations » qui, eux aussi, trouvent ainsi non loin du mont du Temple « une place et un nom » (autre traduction possible de cette expression).