Article header background
Répertoire
André Wénin
image

21ème Dimanche ordinaire

« Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de loin, il reconnaît l’orgueilleux
».

(Psaume 138,6)

image

© Lawrence Lew, OP

Heurs et malheurs des puissants (Isaïe 22,19-23)

Parole du Seigneur adressé à Shebna le maître du palais : « Je vais te chasser de ton poste, t’expulser de ta place. Et, ce jour-là, j’appellerai mon serviteur Éliakim, fils d’Helkias. Je le revêtirai de ta tunique, je lui attacherai ta ceinture, je remettrai ton pouvoir en sa main : il sera un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda. Je mettrai sur son épaule la clef ouvrant la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. Je le planterai comme une cheville dans un endroit solide et il deviendra un trône de gloire pour la maison de son père. ».

Encore une fois, ceux qui ont choisi cet oracle prophétique pour la liturgie l’ont découpé de manière à le rendre incompréhensible. Tel qu’il figure ci-dessus, il ne fait que mettre en évidence l’arbitraire du Seigneur qui dégomme un haut fonctionnaire pour en mettre un autre à sa place. Un dieu marionnettiste qui s’amuse à user et (surtout) abuser de son pouvoir… Voilà comment on taille un costume exécrable au « dieu de l’Ancien Testament » ! Mais il y a gros à parier que ce censeur élagueur de la Parole de Dieu n’a même pas vu ce qu’il faisait dire à ce pauvre Isaïe. La seule chose qui l’intéresse, en effet, ce sont les clés du palais de David, un passage auquel Matthieu fait allusion dans l’évangile du jour. L’Ancien Testament : des miettes de textes pour éclairer le Nouveau ?

Pourquoi donc ce brave Shebna se fait-il débarquer par le Seigneur ? Pour le savoir, il faut lire ce qui précède. Dieu envoie le prophète Isaïe auprès de ce dignitaire, majordome de la maison royale. Il le trouve, selon toute vraisemblance, près du tombeau qu’il se fait creuser dans la roche : « Que possèdes-tu ici et qui possèdes-tu ici pour que tu creuses ici un tombeau ? On se creuse un tombeau sur la hauteur, on se taille une habitation dans la roche ! » (v. 16) Par ces mots, le Seigneur reproche deux choses à Shebna : il se comporte comme si les choses et les gens liés au palais royal lui appartenaient, et il agit de telle sorte que sa gloire lui survive en se faisant creuser un sépulcre prestigieux. Bref, il se comporte comme un potentat infatué de lui-même. Lui dont la fonction est de servir la maison royale, « il fait honte à la maison de son maître » avec « ses chars qui font sa gloire » (v. 18b). C’est pourquoi, ajoute le prophète : « Le Seigneur va te jeter d’un jet puissant, t’envoyer te cacher et te blackbouler, boule black-boulée comme une balle dans un vaste territoire. Là, tu mourras, là se retrouveront tes chars qui font ta gloire » (v. 17-18a). Avant cela, il connaîtra la honte : il sera chassé de son poste officiel et verra un autre occuper la place qui lui permettait de se prendre pour le roi (c’est le début de la lecture ci-dessus).

Pour faire sentir à Shebna la honte qui va s’abattre sur lui qui rêve seulement de gloire, le prophète détaille la scène de sa destitution en racontant l’installation d’Éliakim, dont le nom signifie précisément « Dieu installera, élèvera ». (Il s’appelle « serviteur de Dieu » et son père, Hilqiyahou, « le Seigneur est ma part d’héritage ».) On a l’impression d’assister à la scène où Shebna est dépouillé des insignes de son rang : sa tunique lui est ôtée et donnée à Éliakim ; puis c’est sa ceinture, donnée au serviteur du Seigneur ; enfin le symbole de son pouvoir lui est arraché et placé dans la main de son successeur. Mais ce pouvoir, précise le prophète, Éliakim ne l’exercera pas comme un satrape qui sert seulement ses intérêts propres. Il sera plutôt un père pour les gens de Jérusalem et du royaume (Juda), à la fois protecteur bienveillant et soucieux du respect de la loi qui garantit la vie et le droit de chacun. Bref, il exercera le pouvoir sans arbitraire, mais avec la préoccupation qui est celle d’un père : faire grandir des enfants et les amener à l’autonomie.

De façon plus précise, son pouvoir en tant « maître du palais » est symbolisé par le pouvoir des clés « de la maison de David », autrement dit du palais royal. Posées sur son épaule dans un geste rituel, ces clés manifestent que, dorénavant, c’est lui qui décidera de l’ouverture et de la fermeture de cette demeure, mais sans doute aussi qui réglera l’accès au roi en filtrant ceux et celles qui demandent à le voir. Il jouera donc un rôle de premier plan dans les domaines cruciaux pour la vie de la nation. C’est dans cette fonction, qu’il saura agir en père, de sorte que, solidement ancré dans sa fonction, il fera le prestige de sa famille.

Ici s’achève la lecture prévue. Pourtant, l’oracle d’Isaïe ne se termine pas ici. Il s’achève même de façon inattendue (v. 24-25).

Alors, ils suspendront sur lui tout le poids de la maison de son père, les branches et les rameaux, tous les petits ustensiles, des bols jusqu’aux jarres de toutes sortes. En ce jour-là, déclare le Seigneur maître de l'univers, la cheville plantée dans un endroit solide sera ôtée, elle sera brisée et tombera, et la charge qui était sur elle sera supprimée – car le Seigneur a parlé.

Le prophète vient donc d’affirmer qu’une fois établi au cœur du pouvoir, Éliakim deviendra la gloire de son clan paternel. Mais alors, les gens de cette famille ne laisseront pas passer l’aubaine : ils vont s’accrocher à cette cheville solidement plantée au cœur de la maison royale : quelle que soit leur place dans la famille (branches et rameaux), quelle que soit leur importance et leur fonction (bols ou jarres), tous vont profiter de leur puissant parent. Celui-ci, se prêtant au jeu, favorisera l’ensemble de sa famille, et tombera peut-être même dans le népotisme… Installé dans son importante responsabilité sous d’excellents auspices, Éliakim sombrera à son tour dans l’un des vices du pouvoir. Établi père pour le peuple tout entier, il finira au service des intérêts du clan de son père… Aussi, la cheville se brisera, et tout ce qui s’y est suspendu connaîtra la destruction. Ce qui, un temps, aura fait la gloire de la famille causera sa ruine !

Lu en entier, l’oracle d’Isaïe est de nature à susciter une réflexion sur les pièges du pouvoir. Trois d’entre eux sont ici pointés du doigt par le prophète : l’abus de position dominante de celui qui prétend tout régenter, la vanité de celui qui a soif de prestige personnel, la faiblesse de celui qui se détourne du service de tous parce qu’il se soumet à des intérêts particuliers. Ces pratiques sont bel et bien un piège : tôt ou tard, elles provoquent la perte du pouvoir et la ruine de ceux qui s’en sont servi plutôt que de servir. Dieu lui-même, précise le prophète, sanctionne cette issue : il manifeste ainsi indirectement quel genre d’exercice du pouvoir trouve grâce à ses yeux.

Quel lien serait donc à faire avec le passage de l’évangile de Matthieu où Jésus confie les clés du Royaume des cieux à l’apôtre Pierre (ci-dessous) ? Ne serait-ce pas que ce pouvoir « spirituel », symbolisé par les clés, est, tout comme celui d’Éliakim, sous la menace de semblables dérives ? Ce n’est pas l’histoire de l’Église – en particulier peut-être celle de la papauté – qui le démentira. Et confesser que Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant, n’est en rien la garantie que l’on exerce(ra) le pouvoir conformément au projet de vie et de liberté qui est celui de Dieu. À quelque niveau que ce soit ! Sans oublier ces autres pièges : croire que l’on n’a pas de pouvoir, et penser que prononcer le mot « service » suffit pour exercer le pouvoir de façon juste.

À négliger ce genre de texte puissant en l’écourtant de façon éhontée, on se condamne à tomber dans les pièges qu’il dénonce… Ce sont alors les conséquences des abus de pouvoir qui viennent rappeler de façon cuisante les avertissements prophétiques que l’on a omis de regarder de près, pensant sans doute que la destitution de Shebna est de l’histoire passée et que le passé n’a rien à dire au présent…

image

Mosaïque, chapelle saint-Pierre, crypte de la cathédrale de Westminster, Londres (UK) © Lawrence Lew, OP

Qui est Jésus ? (Matthieu 16,13-20)

Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. » Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ.

La scène commence par un dialogue entre Jésus et les disciples. Curieusement, la question posée ne semble pas concerner l’identité de Jésus : elle porte en effet sur le « Fils de l’humain ». Cette figure est probablement reprise au livre du prophète Daniel, dont l’auteur désigne ainsi l’humain par excellence, celui qui se réalise pleinement à l’image de Dieu, selon ce qui est ébauché dans le récit de la création au début de la Genèse. Dans le chapitre 7 du livre de Daniel, il est associé à la victoire sur la violence qui écrase les humains et sur la domination de l’homme par l’homme, puis il est installé par Dieu comme souverain ; il reçoit la royauté dans le cadre d’un tribunal, de sorte qu’il fait figure de juge. En tant que tel, sa tâche est d’imposer le pouvoir du bien là où le mal régnait en maître.

Qui est-il donc pour les disciples, ce « fils de l’humain » ? Jean-Baptiste ? Il a prêché dans le désert en invitant les gens à la conversion pour échapper à un jugement imminent qui sera implacable (Matthieu 3,7-12) : même s’il a annoncé la venue d’un autre, ne pourrait-il être celui qui accomplira le juge-ment annoncé ? Serait-ce au contraire Élie ? Lui aussi est associé au jugement : il a condamné et exécuté des idolâtres ainsi que les rois qui entraînaient Israël vers les dieux de Canaan, et il l’a fait de façon violente, sans concession ni hésitation (voir 1 Rois 17 à 2 Rois 1). Reviendra-t-il faire de nouveau le ménage ? Ne serait-ce pas plutôt Jérémie ? Comme d’autres prophètes, il a annoncé le jugement de Dieu sur son peuple infidèle et sur les nations qui l’auront opprimé. Mais à l’opposé d’Élie, Jérémie a été persécuté, il a souffert à cause d’une parole qui s’imposait à lui. S’il annonçait le jugement, c’était pour susciter la conversion, même s’il a échoué lamentablement. Serait-ce lui, le « fils de l’humain » venant pour un jugement plein de miséricorde ?

Les trois figures évoquées par les disciples sont représentatives des craintes et des espoirs des gens vis-à-vis du jugement divin : sera-t-il violent et expéditif ? sera-t-il miséricordieux ? son issue dépendra-t-elle de la conversion de chacun ?

Cela dit, en répondant, les disciples n’ont pas parlé de Jésus. Ils n’ont donc pas reconnu en lui le « fils de l’humain », celui qui vient pour juger… D’où la nouvelle question : et moi, alors, qui suis-je pour vous ? La réponse de Pierre manifeste qu’à ses yeux, Jésus n’est pas d’abord lié au jugement. Christ ou Messie, fils du Dieu vivant (la seconde appellation précise le sens de la première), il est essentiellement celui qui vient pour libérer de toutes les oppressions et de tous les esclavages –extérieurs et intérieurs – de sorte que le rêve de vie et de paix de Dieu puisse se réaliser.

Quand il reprend la parole, le Jésus de Matthieu a l’air surpris d’une réponse qu’il n’attendait pas. Pensait-il qu’il serait assimilé au « fils de l’humain », au juge de l’humanité ? Toujours est-il qu’il déclare Simon heureux, car sa réponse ne peut venir que de Dieu, lui dont la voix a proclamé, lors du baptême dans le Jourdain : « Celui-ci est mon fils bien-aimé ». C’est sur cette révélation de Dieu et sur la reconnaissance de Jésus comme Christ qu’est fondée la communauté appelée à vivre en lui, à être libre du mal et de la mort. C’est ce que symbolise la Pierre de fondation de l’ekklèsia.

image

Détail d'une chasuble brodée par les soeurs dominicaines de Stone, Staffordshire (UK) © Lawrence Lew, OP