Souffrir de la Parole (Jérémie 20,7-9)
Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as été plus fort. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la Parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la Parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.
Jérémie est un des rares prophètes avec Osée et Ézéchiel, dont le livre évoque les répercussions que la mission reçue de Dieu a eues sur son existence. À l’opposé d’un Élie qui n’hésitait pas à recourir à la violence, Jérémie a été persécuté, il a souffert à cause d’une mission qui, sans qu’il l’ait voulu ni encore moins cherché, s’est imposée à lui. Ce qu’il est contraint de proclamer de la part de Dieu, en effet, est difficile car il sait que ce sera forcément mal reçu par ses auditeurs.
À l’époque, on est au 6ème siècle avant notre ère, le peuple de Juda et de Jérusalem est confronté à la menace des Babyloniens, mais il croit que, grâce à Dieu qui ne peut l’abandonner ou grâce à l’Égypte qui le défendra, il traversera cette crise sans grand dommage. Cette croyance est totalement illusoire. Sous la houlette de ses dirigeants, le peuple veut penser qu’il est à l’abri, mais ses infidélités constantes à l’alliance et à loi l’ont éloigné inexorablement de Dieu. Le prophète annonce donc que celui-ci abandonnera à leur triste sort ceux qui se seront obstinés à refuser sa parole, ceux qui « raidiront leur nuque ne voudront pas écouter ».
En réalité, si Jérémie proclame « violence et dévastation », s’il annonce que le jugement imminent de Dieu va se réaliser par la main des envahisseurs babyloniens, c’est en vue de susciter la conversion, le retour sincère à l’alliance. Concrètement, ce retour consisterait pour le peuple à reconnaître les erreurs dans lesquels il n’a cessé de s’enfoncer, et à en accepter les conséquences désormais inévitables en se rendant volontairement à l’ennemi. Cela permettrait au moins d’éviter que la violence et la dévastation que le prophète annonce s’abattent sur la ville et ses habitants. Mais pour les auditeurs, ce discours est inacceptable, intolérable même. « Leur » dieu ne peut avoir ordonné à un prophète d’annoncer de telles paroles qui démoralisent le peuple, l’amènent à baisser les bras plutôt que de l’encourager à défendre la ville et leur vie. D’où les moqueries, les dénonciations et les menaces dont Jérémie est l’objet. Humainement, il voudrait donc se taire, cesser de prononcer au nom de Dieu des paroles qui lui valent ces persécutions, même de la part de proches. Mais c’est impossible : Dieu a abusé de sa naïveté, il l’a eu par la séduction, et désormais, il a pris possession de sa vie. Dès lors, quand le peuple et ses chefs s’en prennent au prophète, ils ne font qu’aggraver leur cas, et légitimer le malheur qui va bientôt tomber sur eux.