Article header background
Répertoire
André Wénin
image

22ème Dimanche ordinaire

« Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !
»

(Psaume 63,4)

image

© Flickr Samourai John Alleluia 1200

Souffrir de la Parole (Jérémie 20,7-9)

Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as été plus fort. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la Parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la Parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.

Jérémie est un des rares prophètes avec Osée et Ézéchiel, dont le livre évoque les répercussions que la mission reçue de Dieu a eues sur son existence. À l’opposé d’un Élie qui n’hésitait pas à recourir à la violence, Jérémie a été persécuté, il a souffert à cause d’une mission qui, sans qu’il l’ait voulu ni encore moins cherché, s’est imposée à lui. Ce qu’il est contraint de proclamer de la part de Dieu, en effet, est difficile car il sait que ce sera forcément mal reçu par ses auditeurs.

À l’époque, on est au 6ème siècle avant notre ère, le peuple de Juda et de Jérusalem est confronté à la menace des Babyloniens, mais il croit que, grâce à Dieu qui ne peut l’abandonner ou grâce à l’Égypte qui le défendra, il traversera cette crise sans grand dommage. Cette croyance est totalement illusoire. Sous la houlette de ses dirigeants, le peuple veut penser qu’il est à l’abri, mais ses infidélités constantes à l’alliance et à loi l’ont éloigné inexorablement de Dieu. Le prophète annonce donc que celui-ci abandonnera à leur triste sort ceux qui se seront obstinés à refuser sa parole, ceux qui « raidiront leur nuque ne voudront pas écouter ».

En réalité, si Jérémie proclame « violence et dévastation », s’il annonce que le jugement imminent de Dieu va se réaliser par la main des envahisseurs babyloniens, c’est en vue de susciter la conversion, le retour sincère à l’alliance. Concrètement, ce retour consisterait pour le peuple à reconnaître les erreurs dans lesquels il n’a cessé de s’enfoncer, et à en accepter les conséquences désormais inévitables en se rendant volontairement à l’ennemi. Cela permettrait au moins d’éviter que la violence et la dévastation que le prophète annonce s’abattent sur la ville et ses habitants. Mais pour les auditeurs, ce discours est inacceptable, intolérable même. « Leur » dieu ne peut avoir ordonné à un prophète d’annoncer de telles paroles qui démoralisent le peuple, l’amènent à baisser les bras plutôt que de l’encourager à défendre la ville et leur vie. D’où les moqueries, les dénonciations et les menaces dont Jérémie est l’objet. Humainement, il voudrait donc se taire, cesser de prononcer au nom de Dieu des paroles qui lui valent ces persécutions, même de la part de proches. Mais c’est impossible : Dieu a abusé de sa naïveté, il l’a eu par la séduction, et désormais, il a pris possession de sa vie. Dès lors, quand le peuple et ses chefs s’en prennent au prophète, ils ne font qu’aggraver leur cas, et légitimer le malheur qui va bientôt tomber sur eux.

image

© Francis Akkara, Dominicains de Belgique et des Pays-Bas

Pierre, entre le Père et Satan… (Matthieu 16,13-27)

À partir d’alors, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera jamais. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il m’accompagne. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’humain va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa manière d’agir. »

Ce passage de Matthieu a été artificiellement et malencontreusement séparé de son début, lu lors du 21e dimanche. Il fait donc suite à la fameuse confession de Pierre qui a dit à Jésus, « Tu es le Messie, le fils du dieu vivant », mais aussi à la réaction de celui-ci, ponctuée par ces mots : « il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ ».

Jésus parle donc comme s’il se méfiait de ce mot. Susceptible de désigner diverses réalités, ce titre, comme d’autres au demeurant, est piégé. Mieux vaut donc, ajoute Jésus, ne pas ébruiter ce qui vient de se dire entre lui et les disciples : cela pourrait être source de malentendus ! Et pour lever toute équivoque dans l’esprit des disciples, Jésus évoque le chemin qui sera le sien : Jérusalem, la souffrance, le rejet par les autorités religieuses, l’assassinat… puis la vie. Sa voie ne sera donc pas celle d’un messie triomphant. Si, finalement, il vaincra le mal et la mort, ce sera après les avoir subis comme un réprouvé et au nom de la Loi, en principe garantie par les autorités religieuses.

Le chemin que Jésus évoque ici, c’est celui des justes persécutés mais fidèles que les Psaumes évoquent (par ex. Ps 22), celui du « serviteur du Seigneur » dont parle le prophète Isaïe (Is 52,13–53,12), celui de Joseph jeté au trou par ses frères puis devenus leur sauveur et celui de l’Égypte. Ces personnages acceptent de subir la violence injuste qui leur est infligée, la prenant sur eux pour l’arrêter et entraver ainsi son pouvoir destructeur. C’est comme cela que Jésus voit son itinéraire de messie, de libérateur : non en luttant par la force et en imposant son pouvoir par la violence, mais en faisant barrage à celle-ci pour ne pas la relayer, la relancer, lui donner davantage de force. Comme le laisse entendre Isaïe dans l’oracle dit « du serviteur souffrant », c’est la seule chance de sauver aussi les violents, pour qui la mort de l’innocent est une chance de conversion s’ils ouvrent les yeux sur le mal dont ils sont capables.

La réaction de Pierre – qui vient de proclamer Jésus messie, fils de Dieu – est énergique : Jésus n’a pas le droit de parler ainsi ! Ce qu’il dit ne lui arrivera jamais ! Dans sa pitié, Dieu l’en gardera. La réponse est tout aussi énergique : ce n’est plus « mon Père qui est aux cieux » qui inspire ses paroles à Pierre, c’est l’adversaire de Dieu (c’est le sens du terme hébreu « satan »). Ce sont, cette fois, « la chair et le sang » qui lui dictent un raisonnement tout humain. Si Dieu a inspiré à Pierre la reconnaissance de Jésus comme Christ, ce que le disciple met sous ce mot est à l’opposé du désir de Dieu. Ici, Simon n’est plus le Pierre sur lequel reposera la communauté des disciples de Jésus. Il est la pierre sur laquelle on achoppe et qui fait tomber (sens du mot grec « scandale » employé par Matthieu). Lui qui a le pouvoir de lier et de délier, le voilà donc averti : qu’il soit le premier à se mettre à l’école des pensées de Dieu.

Jésus élargit ensuite le propos à l’adresse du groupe des disciples. Se défier de ses penchants spontanés n’est pas seulement l’affaire de Pierre. Tout disciple y est appelé. Radicalement. En effet, qui veut être disciple de Jésus commencera par renoncer à son désir propre et à sa façon de voir son avenir, ce que l’évangéliste évoque avec l’expression « marcher derrière » Jésus, tel un suiveur. Il lui faudra ensuite trouver sa façon bien à lui de « prendre sa croix », c’est-à-dire de faire barrage au mal, à la violence et à l’injustice, dans les circonstances de son propre parcours de vie. De la sorte, il pourra « accompagner » Jésus en marchant, comme lui, sur le chemin qui est le sien – ici, Matthieu a retenu un autre verbe : non plus « marcher derrière » (erchomai opisô), mais « accompagner » (akoloutheô). Autrement dit, au lieu de chercher à sauver sa vie en croyant qu’il en fera une réussite simplement en imitant le maître, le disciple renoncera à cette illusion pour lutter aux côtés de Jésus – avec les ressources de l’amour mais d’une façon qui n’appartient qu’à lui –, contre ce qui rend les humains esclaves et les empêche de vivre.

image

© AVM