Le texte de l’Ancien Testament et celui de l’évangile de Matthieu sont tous deux des paraboles parlant de vigne. Dans la Bible, la vigne est une figure du peuple de Dieu. Plus précisément, en tant que symbole de l’amour, elle évoque ce peuple en tant qu’objet de l’amour et de la sollicitude du dieu qui s’est allié à lui. Dans les deux textes, la vigne est au cœur d’une histoire qu’un prophète, Isaïe ou Jésus, raconte à ses interlocuteurs pour interroger leur façon d’être et d’agir, avant de prononcer un jugement sévère. Ils déploient ainsi une pédagogie énergique où se cache l’espoir que ceux à qui ils s’adressent ouvrent les yeux et se détournent de leur comportement néfaste.
27ème Dimanche ordinaire
« La paix de Dieu […] gardera vos cœurs et vos pensées
dans le Christ Jésus. »
(Lettre aux Philippiens 4,7)
Mosaïque, plafond de la chapelle du Calvaire latin, église du Saint-Sépulcre, Jérusalem © Lawrence Lew, OP
La lamentation d’Isaïe (Isaïe 5,1-7)
Je veux chanter pour mon bien-aimé le chant de mon bien-aimé pour sa vigne.
Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en espérait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais.
Et maintenant, habitants de Jérusalem, gens de Juda, soyez donc des arbitres entre moi et ma vigne ! Que pouvais-je faire pour ma vigne que je n’aie fait ? Pourquoi, alors que j’espérais de beaux raisins, en a-t-elle donné de mauvais ?
Eh bien, je veux vous faire savoir ce que je vais faire à ma vigne : enlever sa clôture et elle sera dévorée [par les animaux], ouvrir une brèche dans son mur et elle sera piétinée. Je ferai d’elle une pente dévastée ; elle ne sera ni taillée ni sarclée, et il y poussera des épines et des ronces ; j’interdirai aux nuages d’y faire pleuvoir la pluie.
Oui ! La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qui faisait son plaisir, ce sont les gens de Juda. Il en espérait le droit, et voici le crime ; il en attendait la justice, et voici les appels au secours.
La pédagogie déployée ici par Isaïe vis-à-vis des gens de Juda (la région où se trouve Jérusalem) ressemble à s’y méprendre à celle du prophète Nathan vis-à-vis de David (2 Samuel 12,1-7). Celui-ci a commis l’adultère avec Bethsabée et, pour couvrir ce premier méfait, il a fait tuer le mari qu’il a cocufié. Nathan l’aborde alors et lui rapporte un délit ignoble en vue de l’amener à juger le coupable. En réalité, l’histoire qu’il raconte est fictive et cache le forfait de David. Aussi, au moment de prononcer, sous le coup de l’emportement, la sentence de mort contre le coupable fictif, le roi ignore qu’il se condamne lui-même.
Il en va de même dans le texte d’Isaïe. Au nom d’un bien-aimé anonyme, le prophète entonne un chant qui, à en croire les termes de l’introduction, promet d’être joyeux. Sur un rythme rapide, il évoque le travail enthousiaste du bien-aimé dans le vignoble. Avec entrain, cet ami fait tout pour que sa vigne soit belle et bonne ! Aussi, partage-t-on son espoir que les fruits seront à la hauteur des soins dont il a entouré les plants. Mais deux mots suffisent pour transformer en cauchemar l’histoire si bien commencée : la vigne porte des raisins sauvages.
Prenant alors le relais du prophète, le bien-aimé lui-même interpelle ceux qui ont entendu l’histoire. Il en appelle à eux pour qu’ils jugent du bien-fondé de ce qu’il va faire à une vigne qui n’a pas répondu à sa sollicitude et a cruellement trahi ses espoirs. Peut-il faire autre chose que de la vouer à redevenir une friche ? Les auditeurs qui ont partagé son espoir puis sa déception lui donneront certainement raison. C’est alors que, soudain, ces juges qui n’ont pas manqué de condamner la vigne se retrouvent sur la sellette. La vigne ingrate, c’est eux ! En vertu de l’alliance, Dieu attendait de son peuple qu’il soit un espace où la justice règne. Or, l’inverse s’est produit, ce que deux jeux de mots soulignent en hébreu : au lieu du droit (hébreu mishpat), Israël s’est adonné au crime (mispakh) ; chez lui, ce n’est pas la justice (tsedaqah) qui domine, mais le cri (tse‘aqah) des malheureux dans la détresse. Cette surprise finale ménagée par le prophète vise à réveiller les consciences endormies, à ouvrir les yeux des gens sur une réalité qu’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir. Du moins, elle cherche à la leur faire voir avec les yeux de Dieu lui-même, à partir de son espoir déçu.
La suite du chapitre (Isaïe 5,8-25, que la liturgie vous épargne) aligne une série de sentences commençant par le mot « Malheur ! ». Le prophète y pointe du doigt des comportements qui ne manqueront pas de faire le malheur de ceux qui les adoptent. Ce sont les « crimes » qui provoquent le « cri des malheureux » et déçoivent cruellement le dieu de l’alliance : accaparement des maisons et des terres ; beuveries des arrogants qui peuvent se les permettre et s’y aveuglent sur ce qu’ils font en réalité ; ironie vis-à-vis d’un dieu apparemment inactif voire impuissant ; mensonge qui fait passer le mal pour du bien et inversement ; illusion de posséder la sagesse et l’intelligence ; détournement de la justice au profit des méchants et au détriment des innocents. Ces comportements ne peuvent qu’engendrer malheur, aliénation, destruction, ténèbres et mort – des conséquences qu’Isaïe détaille dans l’espoir que ses interlocuteurs voudront les éviter à tout prix et reprendront le droit chemin de la justice.
Rosace, cathédrale de Barcelone (SP) © Lawrence Lew, OP
L’accusation de Jésus (Matthieu 21,33-43)
La parabole que Matthieu fait prononcer à Jésus à l’adresse des grands prêtres et des anciens du peuple – avec qui il dialogue depuis le verset v. 23 – reprend presque littéralement le début du chant d’Isaïe. Mais une fois la vigne plantée et protégée, le scénario change : il est question de vignerons qui louent la vigne pour la cultiver en l’absence du propriétaire…
« Écoutez cette parabole. Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers, mais on les traita de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils”. Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : “Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !” Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » Ils lui répondent : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : “La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux !” Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »
À travers ce qu’il présente comme une parabole, Jésus évoque en réalité sa propre histoire. Il la situe dans le cadre de l’histoire de l’Israël biblique simplifiée à l’excès, à la manière d’une caricature soulignant les traits saillants. Pour ses interlocuteurs, les responsables du peuple, ce petit conte doit être transparent. Il parle en effet des chefs à qui Dieu a confié la garde de son peuple pour lui permettre de porter un fruit de justice et de bonté. Il évoque la patience de Dieu qui, de façon répétée, envoie ses serviteurs à son peuple. Ce sont les prophètes qui, selon la tradition de l’époque basée en particulier sur Jérémie, ont connu la persécution, voire le martyre. Prolongeant l’histoire passée dans une évocation du présent, la parabole relate ensuite l’envoi du « fils » qui représente le fol espoir du maître d’être enfin accueilli par son peuple. Mais comme les fils de Jacob l’avaient fait avec leur frère Joseph que le père leur avait envoyé avec une mission de paix, ils décident de le tuer dans l’illusion de s’emparer de la place du maître (voir Genèse 37,12-20).
C’est alors que Jésus rejoint à nouveau Isaïe. Comme le prophète, il interpelle ses auditeurs pour qu’ils se prononcent sur ce qu’ils ont entendu. Qu’ils imaginent donc la réaction du maître de la vigne quand il viendra après le meurtre de son fils. Il ne pourra que sanctionner durement les vignerons ingrats, leur arracher la vigne avec la force qu’ils ont mise à s’en emparer, et la confier à des gens honnêtes qui sauront être de loyaux serviteurs. Jésus enchaîne alors avec une citation du psaume 118 : à l’aide d’une autre métaphore, celle des bâtisseurs, le psalmiste y annonce que les autorités du peuple rejetteront l’artisan du dessein de salut Dieu, mais que leur tentative insensée débouchera sur un échec cuisant. Enfin, Jésus applique l’histoire à ses auditeurs : ce sont eux qui vont vouloir sa mort à lui, le fils. Ils préparent ainsi leur propre perte, car Dieu va choisir une autre nation pour qu’elle produise enfin le fruit de l’alliance.
Je me demande pourquoi la lecture liturgique s’arrête ici. Le censeur a dû « oublier » le dénouement. L’évangéliste y relate la réaction de ceux que Jésus vient de mettre gravement en cause. Mais avant cela, il ajoute des mots menaçants (v. 11, absent de certains manuscrits anciens) : « Celui qui tombera sur cette pierre – celle que Dieu a mise comme pierre d’angle – s’y brisera et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera. » Une telle menace vise à amener les fautifs à prendre conscience de la gravité de leur attitude en considérant la dureté du malheur qui les attend s’ils persévèrent. Mais un tel dénouement ne se vérifiera pas (v. 45-46) : "Après avoir entendu ses paraboles, les chefs des prêtres et les pharisiens surent que c’était d’eux que Jésus parlait. Cherchant à l’arrêter, ils redoutaient les foules, parce qu’elles le considéraient comme un prophète." Incapables de voir en Jésus un vrai prophète – au contraire des gens du peuple –, les autorités religieuses veulent réduire au silence celui qui met en cause leur façon d’exercer la responsabilité dont ils ont été revêtus au nom de Dieu. Leur bonne conscience les aveugle… Ou leur intérêt !
On peut relire ce passage en pensant à la jeune communauté chrétienne à laquelle est adressée l’évangile de Matthieu. C’est une communauté qui, pour l’essentiel, est issue du monde israélite. On imagine aisément le déchirement de ceux qui se sont trouvés séparés de leurs frères après avoir adhéré à la foi en Jésus. Certains connaissent probablement le doute : ont-ils raison de s’opposer à eux au nom du Christ ? Matthieu leur répond au moyen de cette parabole. Il y replace le conflit avec les Judéens dans le cadre de l’histoire biblique, au sein de laquelle il situe ce qui est arrivé à Jésus : jeté hors de Jérusalem et tué comme les prophètes avant lui (Passion), il a été reconnu par Dieu lui-même comme la pierre de fondation d’un nouveau peuple (Résurrection). Le peuple chrétien est dès lors la nouvelle équipe de vignerons à qui la vigne a été confiée pour qu’elle offre à Dieu les fruits de justice et d’amour fraternel, que le peuple de la première alliance ne lui a pas offerts.
Randy Caparoso, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons