Appel (Genèse 12,1-4a)
Le Seigneur dit à Abram : « Va-t’en de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. Ainsi, je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, mais celui qui te traitera à la légère, je le maudirai. En toi, tous les clans de la terre acquerront pour eux la bénédiction. » Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit, et Loth s’en alla avec lui. [Or Abram avait 75 ans quand il sortit de Kharân].
La 1re lecture du 1er dimanche de carême évoque l’erreur existentielle consistant pour un être humain à se laisser entraîner par sa convoitise. Cette erreur est profonde car elle engendre tôt ou tard la malédiction, c’est-à-dire le malheur et la mort. Le bref passage du début de l’histoire d’Abraham proposé pour ce dimanche évoque pour ainsi dire l’antidote que Dieu invente dans l’espoir que la vie l’emportera sur la malédiction.
Malgré les gros sous-titres qui, dans les bibles courantes, séparent la fin du chapitre 11 de la Genèse du début du chapitre 12, l’ordre que le Seigneur adresse à Abram n’est pas le début de l’histoire de cet homme. D’ailleurs, comment comprendre ce que veut dire « va-t’en de la maison de ton père » si on ne sait rien de cette « maison » et de ce « père » ? C’est précisément ce qu’évoque à gros traits le sommaire qui termine le chapitre 11 (versets 27-32).
Ceux-ci sont les engendrements de Tèrakh. Tèrakh engendra Abram, Nakhôr et Harân ; or Harân engendra Lot et Harân mourut face à Tèrakh son père au pays où il fut engendré, à Our des Chaldéens. Et Abram et Nakhôr prirent pour eux des femmes : la femme d’Abram se nomme Saraï, et la femme de Nakhôr se nomme Milkah, fille de Harân père de Milkah et père de Yiskah. Et Saraï devint stérile ; il n’y a pas pour elle d’enfant. Et Tèrakh prit Abram son fils et Lot fils de Harân, fils de son fils, et Saraï sa belle-fille, femme d’Abram son fils, et ils sortirent avec eux de Our des Chaldéens pour aller au pays de Canaan, et ils arrivèrent jusqu’à Kharân et ils demeurèrent là. Et Tèrakh vécut 205 ans et Tèrakh mourut à Kharân.
Cette rapide évocation de la famille de Tèrakh est encadrée par deux décès : celui d’un fils, Haran et celui du père, Tèrakh. Entre les deux, au centre du texte, on insiste sur une autre forme de mort : Saraï devient stérile après être entrée dans la famille en épousant le fils aîné, Abram. Enfin, quand le père prend l’initiative de quitter Our, il ne fait que la moitié du chemin : il s’arrête en effet à Kharân, un lieu dont le nom rappelle de très près celui de son fils décédé, Harân (seule la première lettre change : le H dur de Kharân devient un H aspiré dans Harân, la graphie hébraïque des deux lettres étant aussi très similaire). Cette famille se caractérise donc par une forte présence de la mort qui vient casser toute dynamique de vie : Tèrakh engendre trois fils, et le troisième meurt prématurément. Ses deux frères se marient, et la femme de l’aîné est stérile. Tèrakh emmène ailleurs ceux qui sont marqués par ces morts (l’orphelin Lot et le couple stérile), puis le mouvement s’enraye en un lieu qui rappelle le fils mort… un lieu où Tèrakh lui-même finit par mourir.
Une autre caractéristique de cette famille ressort d’une phrase en particulier : « Tèrakh prit Abram son fils et Lot fils de Harân, fils de son fils, et Saraï sa belle-fille, femme d’Abram son fils, et ils sortirent avec eux de Our des Chaldéens ». Cette phrase se singularise par la concentration curieuse de termes de parenté (7 en tout, dont 5 fois « fils ») et de marques de dépendance (7 en tout : 4 possessifs renvoyant tous à Tèrakh et 3 « de »). Or, tous ces liens de parenté sont connus du lecteur grâce aux versets qui précèdent. Pourquoi donc les répéter, si ce n’est pour indiquer le caractère profondément fusionnel des liens qui unissent ces personnes sous le pouvoir du père qui les « prend » toutes pour aller là où il a décidé ? Le curieux « ils sortirent avec eux » (« corrigé » dans les bibles, évidemment) souligne à nouveau la chose pour le lecteur, obligé de se demander « qui sort avec qui ? ». La réponse est simple : tous sortent avec tous, puisque Tèrakh rassemble en un bloc compact tous ces gens marqués par la mort.
L’ordre de Dieu vient faire brèche dans ce tableau familial. Il intime à Abram de s’arracher à cette « maison de son père » (la maison, un lieu fermé…), en quittant le pays où Tèrakh l’a amené. Il doit également quitter « son engendrement » (littéralement), c’est-à-dire couper les liens qui l’attachent à celui qui l’a « engendré » (11,27). L’appel de Dieu lui demande ainsi d’abandonner ce qui le tient captif de la mort pour vivre enfin sa vie. Dans ce contexte, la précision concernant son âge lors du départ (75 ans) n’a rien de neutre, même si le censeur liturgique n’a pas jugé bon de la reprendre : elle informe indirectement le lecteur que Tèrakh a encore 60 ans à vivoter comme un mort vivant, quand Dieu interpelle son fils et que celui-ci s’en va…
Après l’ordre de s’en aller, le Seigneur poursuit en explicitant les conséquences qu’aura ce départ. Abram découvrira d’autres horizons (un pays à voir, pas à avoir), il s’ouvrira à l’avenir à travers une descendance importante (une grande nation), il acquerra une grande renommée : tels seront les signes de la bénédiction dont Dieu le comblera. Mais la visée du Seigneur ne s’arrête pas à Abram : une fois béni, il sera porteur de cette bénédiction que Dieu destine à « tous les clans de la terre ». Ainsi, en interpellant Abram, Dieu espère pouvoir relancer son projet de bénédiction universelle qui a présidé à la création (voir Genèse 1,28) puis à la recréation après le déluge (voir 9,1-7), mais qui a été mis en échec par la convoitise des humains. C’est ainsi que l’ordre donné à Abram va clairement à l’encontre de la convoitise, puisqu’il lui demande de consentir à un dépouillement : s’il quitte ce qui est à lui (ton pays, ton engendrement, la maison de ton père) pour aller vers un pays qui ne sera pas le sien, Abram acceptera de subir une perte radicale. On est totalement à l’opposé de l’Éden : là, l’homme et la femme ont tout reçu de Dieu, mais sous l’influence du serpent de la convoitise, ils refusent le manque ; ici, Abram est invité à consentir au manque alors qu’il n’a encore rien reçu…
La réussite du projet de bénédiction auquel Dieu invite Abram à collaborer suppose que certaines conditions soient réunies. En gros, il s’agit pour les parties impliquées – Abram, tous les clans de la terre et le Seigneur – de ne pas écouter la voix du serpent de la convoitise. C’est ce qu’Abram fera en répondant à l’appel de Dieu, je viens de l’expliquer. Quant aux autres humains, il leur revient de « bénir » Abram, c’est-à-dire de reconnaître en lui celui que Dieu a choisi comme porteur de la bénédiction, et cela sans le jalouser, sans envier sa position (comme Caïn tue Abel par envie envers ce frère qui a la faveur de Dieu). Quant à Dieu lui-même, en invitant Abram à collaborer à son projet et en laissant aux clans de la terre la liberté de prendre position vis-à-vis de l’élu, il renonce à contrôler le jeu de la bénédiction, acceptant que sa réussite passe par les humains. Bref, si chaque partie, à sa manière, renonce à quelque chose, accepte un manque, dit non à la convoitise pour s’en remettre aux autres avec confiance, la bénédiction pourra circuler entre elles, et avec elle, la vie.
Le départ d’Abraham « conformément à ce qu’avait dit le Seigneur » marque son consentement au projet divin. La suite de son histoire montrera que ce n’est là qu’un premier pas et qu’un long chemin reste à parcourir pour consentir au dépouillement qui, parce qu’il fait échec à la convoitise, offre à la bénédiction une chance de s’épanouir et de se répandre.