Soif (Exode 17,[1-2]3-7)
[Toute l’assemblée des fils d’Israël partit du désert de Sin par étapes sur ordre du Seigneur et ils établirent le camp à Rephidîm. Il n’y avait pas d’eau que le peuple puisse boire. Le peuple chercha querelle à Moïse. Ils dirent : « Donnez-nous de l’eau, que nous puissions boire ». Moïse leur dit : « Qu’avez-vous à me chercher querelle ? Qu’avez-vous à tester le Seigneur ? ».] Là, le peuple eut soif d’eau. Alors, le peuple récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le Seigneur : « Que puis-je faire pour ce peuple ? Encore un peu, et il me lapidera ! » Le Seigneur dit à Moïse : « Passe devant le peuple, prends avec toi des anciens d’Israël, et ton bâton avec lequel tu as frappé le Nil, prends-le dans ta main et va ! Moi, je me tiendrai là, devant toi, près du rocher d’Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira. » Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël. Il nomma ce lieu Massa (Test) et Meriba (Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle et avaient testé le Seigneur, en disant : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »
Pour comprendre ce bref épisode extrait du livre de l’Exode, il faut savoir que ce n’est pas la première fois que les fils d’Israël connaissent la soif depuis qu’ils sont sortis d’Égypte. Immédiatement après avoir traversé la mer et avoir assisté au salut que leur a offert le Seigneur, ils s’engagent dans le désert (Exode 15,22-26). Trois jours plus tard, ils arrivent à Mara (« Amère ») où ils trouvent une eau imbuvable. Récriminant contre Moïse, ils demandent à boire et, à la prière de ce dernier, Dieu répond en lui indiquant un morceau de bois : une fois jeté dans l’eau, celle-ci devient potable. Ensuite, le Seigneur donne des lois au peuple : « Si vraiment tu écoutes le Seigneur ton dieu, si tu fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l’oreille à ses commandements et si tu obéis à toutes ses lois, je ne te frapperai d’aucune des maladies dont j’ai frappé les Égyptiens, car je suis le Seigneur, celui qui prend soin de toi. » (v. 26). À Élîm, étape suivante, le peuple trouve 12 sources. Par deux fois, Israël a donc fait l’expérience de la sollicitude du Seigneur et de Moïse au moment où il arrive à Rephidîm.
Pour comprendre ce bref épisode extrait du livre de l’Exode, il faut aussi avoir lu les deux premiers versets que le censeur liturgique a jugé bon de supprimer, pensant sans doute qu’il s’agit d’une répétition inutile – je les reprend entre crochets ci-dessus. Que dit ce petit passage ? Confronté à un nouveau manque d’eau, le peuple se montre agressif envers Moïse plutôt que de s’en remettre à sa sollicitude et à celle du Seigneur qui, à Mara et à Élim, leur ont permis de boire. À juste titre, Moïse questionne ce mouvement d’humeur et fait remarquer aux fils d’Israël que leur agressivité contre lui touche en réalité le Seigneur : c’est lui qu’ils testent, cherchant à savoir s’ils peuvent lui faire confiance, comme l’explicite la finale de l’épisode. Après que Dieu leur a donné de l’eau par deux fois et leur a ensuite assuré la manne quotidienne (Exode 16), se méfier de lui, ce n’est pas vraiment « faire ce qui est droit à ses yeux ». Mais la soif est plus forte ! Comme s’ils n’avaient pas entendu ce que leur guide a dit, les Israélites se mettent à le contester, sans même évoquer le Seigneur dont Moïse vient de dire qu’il est le premier visé par leur agressivité. Ils lui reprochent vertement de les avoir tirés de la servitude pour rien, puisqu’ils vont mourir au désert. Et cette agressivité est telle que Moïse a peur d’être lapidé ! Elle est le signe de la force de leur peur de manquer, d’une convoitise rampante qui nourrit en eux la méfiance. (On se souviendra ici d’un certain serpent.)
Malgré la menace qu’il sent peser sur lui, Moïse se préoccupe des Israélites et demande à Dieu ce qu’il peut faire pour eux (la traduction liturgique – Que vais-je faire de ce peuple ? – est erronée : elle laisse entendre que Moïse est énervé parce qu’il ne sait plus quoi faire de ces gens insupportables). Calmement, le Seigneur répond au cri de Moïse. Il imagine une façon de faire qui montrera aux Israélites que, contrairement à ce qu’ils prétendent, ni Moïse ni lui ne veulent qu’ils périssent au désert, mais qu’ils se soucient bel et bien de leur vie puisqu’ils vont leur donner à boire. Et ils vont le faire de manière à contrecarrer le manque de confiance du peuple au moyen d’un signe visible réalisé sous le regard des anciens. Le même bâton qui a jadis frappé le Nil pour en rendre les eaux imbuvables va faire jaillir de l’eau de la roche pour étancher la soif du peuple, et l’inviter à faire confiance. Car ce qui donne l’eau capable d’étancher la vraie soif du peuple, c’est la parole qui atteste la bienveillance de Dieu et sa volonté de vie.