Lumière (Isaïe 58,7-10)
Partage ton pain avec l’affamé, fais entrer chez toi les pauvres sans abri, celui que tu verras sans vêtement, couvre-le, et de (celui qui est) ta propre chair, ne te cache pas. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et ta guérison fleurira rapidement. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, tu appelleras et le Seigneur répondra ; tu crieras et il dira : « Me voici ». Si tu éloignes du milieu de toi le joug, le doigt accusateur, la parole malfaisante, si tu offres à l’affamé ce que tu désires, et si tu combles le désir du malheureux, ta lumière éclatera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme le midi.
Ce bref passage est extrait d’un oracle où le prophète critique vertement l’attitude du peuple. D’une part, il ne cesse de se montrer religieux : il consulte Dieu, cherche la proximité avec lui dans le culte, lui demande d’être juste, jeûne à répétition ; d’autre part, dans la vie courante, il se montre plein d’injustice, de rapacité et de violence, tout en s’étonnant que Dieu ne réponde pas à ses actes de culte. Pour Isaïe, il s’agit d’inverser la vapeur : seule la justice peut toucher le cœur de Dieu et donner sens au culte. « N’est-ce pas ceci, le jeûne que je préconise : dénouer les liens dus à la méchanceté, défaire le joug de l'esclavage, renvoyer libres ceux que l’on maltraite. Tous les jougs, brisez-les ! » (Isaïe 58,6). La lecture du jour est la suite de ce verset. Elle prolonge la description du « jeûne qui plaît à Dieu ».
Ce texte est marqué par la répétition du mot « lumière ». Pour le prophète, Israël vit dans les ténèbres à cause de son comportement. Il lui faut s’arracher à l’obscurité où il est enfermé à son insu, tant il pense être en règle en raison de sa sincérité religieuse. Jouir à nouveau de la lumière et devenir lui-même lumière dépend de son attitude concrète. Il s’agit d’abord de combler les besoins du corps de ceux qui ne peuvent les satisfaire : ceux qui ont faim, ceux qui n’ont pas de toit pour s’abriter, ceux à qui manquent des vêtements décents. La justice veut que l’on traite ces démunis comme s’ils étaient de « la même chair », c’est-à-dire comme des frères et des sœurs. Il y a ensuite les besoins plus larges de la personne humaine : ne pas vivre sous le joug d’autrui (liberté), ne pas être menacé ou accusé à la légère (doigt accusateur), ne pas être l’objet de calomnie ou de médisance (parole malfaisante). Tout cela accable et rend la vie invivable : cela doit donc être banni des rapports sociaux. Mais il y a plus. Tout être humain a des désirs légitimes et a le droit de les combler. La règle ici serait de combler cette faim à la mesure de ce que l’on désire pour soi-même.
Voilà le comportement susceptible de faire en sorte que la personne comme le peuple soient à nouveau sur la même longueur d’ondes que Dieu, de sorte que celui-ci puisse les guérir, les accompagner sur la route en les protégeant, réagir à leurs appels en répondant présent. Le psaume de méditation va dans le même sens (Ps 112,4-9) :
Une lumière éclate dans les ténèbres pour les gens droits, gens de grâce, de tendresse et de justice. Il est bien qu’un homme fasse grâce, qu’il prête, qu’il mène ses affaires selon le droit. Jamais il ne tombera ; toujours on fera mémoire d’un juste. Il n’a pas peur d’une annonce de malheur : son cœur est ferme, confiant dans le Seigneur. Son cœur est stable, il n’a pas peur, au point qu’il regarde ses adversaires en face. À pleines mains, il donne au pauvre ; à jamais se maintient sa justice, sa puissance grandira, et sa gloire.
Par rapport à Isaïe, le psalmiste énumère les qualités essentielles qui sont celles d’un «juste», de quiconque «craint le Seigneur» (verset 1). Ce sont les qualités même du dieu de l’alliance (voir par ex. Exode 34,6, Psaume 103,8) : la capacité de faire grâce, ou miséricorde ; la faculté de se laisser saisir aux entrailles ; la justice. Ces qualités se traduisent dans des actes, parmi lesquels le psalmiste mentionne le pardon, le prêt, l’honnêteté en affaires, la générosité dans le don. Voilà ce qui rend quelqu’un solide, confiant face au malheur, d’humeur égale, et « droit dans ses bottes » face à quiconque s’oppose à lui. D’une telle personne, de sa force, de son importance pour tous, on gardera mémoire.
Pourquoi le sage comme le prophète disent-ils que des humains de ce genre sont dans la lumière au point d’éclairer les ténèbres ? Sans doute parce qu’ils tranchent sur les ténèbres du monde. Le mouvement spontané de l’être humain est de se mettre au centre, de penser d’abord à son propre groupe, de chercher s’assurer un bel avenir, de prendre pour soi et, si nécessaire, de mettre les autres à son service, voire pire. Pour les prophètes et les sages de l’Israël biblique, une société n’est vraiment humaine que si ses membres sortent de ces ornières, de ces attitudes somme toute infantiles, pour cultiver une autre dynamique. La base d’un tel vivre ensemble est une justice distributive visant à assurer à chacun, au minimum, ce qui est nécessaire pour vivre. Mais il s’agit aussi d’aller plus loin et de se montrer capable de considération pour les personnes et de générosité dans le don, de manière à compenser les injustices et les violences générées par les comportements égoïstes spontanés.