Jésus prie (Jean 17,1b-11a)
Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé. Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »
Autant le dire tout de suite : je n’ai guère d’atomes crochus avec l’évangile retenu pour ce dimanche qui précède la Pentecôte, et c’est peu dire. Je dois donc me forcer, ce qui n’est pas très indiqué quand on écrit dans l’espoir d’intéresser ne serait-ce qu’un peu. –
Ce passage du 4e évangile est le début de la grande prière que Jésus adresse à son Père en présence des disciples avant de partir pour le jardin au-delà du Cédron. C’est un texte assez complexe qui reflète surtout l’expérience de l’auteur de cet écrit et de sa communauté. Voici un essai de clarification qui restitue l’ordre chronologique de ce que Jésus évoque. Cela commence avant la création du monde et se termine avec la vie éternelle : on embrasse donc toute l’histoire, relue à partir du point focal qu’est la mort-résurrection de Jésus. Je pourrais synthétiser ce que je comprends du texte en une question : comment l’auteur du 4e évangile appréhende-t-il l’histoire du monde à partir de son expérience du Christ, elle-même éclairée par les Écritures de l’Ancien Testament ?
Avant le commencement du monde, le Fils partage la gloire de Dieu auprès de lui. Ce que Jean fait dire ici à Jésus rejoint ce que lui-même écrit dans le prologue de l’évangile, où il évoque la communion éternelle entre Dieu et la Parole (le Verbe) qui s’incarnera en Jésus Christ. Ce thème est repris ici à travers l’idée de la gloire partagée. Selon la conception biblique, la « gloire » correspond à la capacité que Dieu a de peser sur les événements. Ainsi, pour reprendre les termes du texte de Jean, il « se glorifie » en déterminant le cours de l’histoire, en la faisant évoluer dans le sens de son désir de vie. Il « est glorifié » lorsque quelqu'un, dans sa personne ou par son action, lui donne de révéler son être, sa force, son poids. Il « glorifie » quelqu’un en manifestant son importance de médiateur de l’action divine dans le monde. Dès avant le commencement, la Parole divine a le poids et l’efficacité de Dieu lui-même. C’est ce qu’illustre le tout début de la Genèse en racontant comment la parole de Dieu est efficace puisqu’elle fait surgir un monde harmonieux, où la vie des vivants peut se développer et s’épanouir.
Quand la parole se fait chair en Jésus Christ, investissant ainsi la fragilité d’un être humain, elle lui confère l’autorité de Dieu même, le pouvoir de donner la vie. Cependant, l’incarnation implique que les humains que Jésus rencontre sont en nombre limité (c’est aussi le cas de ceux qu’une communauté chrétienne comme celle de Jean rencontre). Parmi eux, certains sont « pris » du monde et viennent à Jésus. Pour Jean, c’est Dieu qui les « prend » et les « donne » à Jésus, car c’est de Dieu qu’ils reçoivent de croire en lui. (C’est ainsi que Jean voit les personnes de sa communauté : c’est Dieu qui leur donne de croire.) Ces croyants sont entrés en communion avec Jésus parce que, en entendant sa parole, ils ont gardé celle-ci en eux et l’ont mise en pratique. C’est ainsi qu’ils ont reçu Dieu lui-même en eux, car ils ont reconnu que cette parole est celle que Jésus a reçue du Père, qu’elle est celle de Dieu même.
À présent, Jésus arrive à « son heure », moment capital où va être dévoilée sa « gloire », c’est-à-dire ce qu’il est véritablement. C’est la Passion qui révèle en quoi il est revêtu de la gloire de Dieu, en quoi il réalise l’action de Dieu au cœur de l’histoire, en pesant sur elle avec la seule la puissance de l’amour : amour dont il fait preuve en mourant pour ceux qui le mettent à mort, amour que Dieu manifeste en le relevant de la mort. Car loin de condamner et de châtier ceux qui mettent à mort son bien-aimé, Dieu, en cassant leur jugement lors de la résurrection, leur offre la possibilité de reconnaître que c’est leur injustice qui a mis à mort le juste, et de s’en détourner. Avant d’être ainsi « glorifié », Jésus prie pour les disciples qui resteront dans le monde hostile à Dieu, à l’amour, à la vie, alors que lui s’en sera allé vers le Père. Ce qu’il demande pour eux, c’est la vie « éternelle » qui leur permettra de traverser les épreuves qui les attendent. Cette vie éternelle n’est pas d’abord la vie après la mort. C’est plutôt une vie en communion avec Dieu et son fils, une vie de connaissance de Dieu et de son Christ, de leur désir de vie, de leur volonté de voir l’amour venir à bout du mal, de sorte que cette vie en plénitude puisse atteindre chaque être humain. Voilà ce qui permettra aux disciples d’affronter les épreuves du monde sans cesser de se tenir dans l’amour qui vient de Dieu.