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Répertoire
André Wénin
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Sainte-Trinité

« Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu
et la communion du Saint-Esprit
soient avec vous tous. »

(2 Corinthiens 13,13)

Le long temps de Pâques est un moment où le mystère de Dieu apparaît dans une lumière nouvelle. Pour le dire avec les mots que l’apôtre Paul emploie au début de la lettre qu’il adresse aux chrétiens de Rome, Jésus « issu selon la chair de la lignée de David » a été « établi selon l’Esprit saint, Fils de Dieu avec puissance par son relèvement d’entre les morts », Dieu se révélant ainsi « notre Père ». Plus loin, Paul ajoutera que c’est l’Esprit saint qui permet aux croyants de se reconnaître filles et fils de ce Père (8,14-17). Cette dynamique conduira peu à peu les chrétiens à formaliser l’idée d’un Dieu Trinité, une fois que le Christ aura été reconnu fils de Dieu de toute éternité (Jean 1) et non, comme Paul l’écrit, établi tel quand Dieu l’a ressuscité.

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Le Tintoret, Adoration du veau d'or, vers 1560, National Gallery of Art, Washington DC (USA) © Lawrence Lew, OP

Dieu proclame son Nom (Exode 34,4b-6.8-9)

Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il prit avec lui deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de lui. Il proclama son nom : le Seigneur. Le Seigneur passa devant lui et proclama : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. […] » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « Je te prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, mon Seigneur, que mon Seigneur veuille marcher au milieu de nous. Puisque c’est un peuple à la nuque raide, tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »

Quel culot ! Dieu révèle lui-même son nom à Moïse, et le censeur romain s’arroge le droit d’amputer sa déclaration d’une phrase entière ! Inutile de préciser que les lectionnaires liturgiques ne laissent aucun signe de cette censure, aucun […] comme dans le texte reproduit ci-dessus. Est-il possible de deviner la raison d’une telle coupe sombre dans le texte biblique ? Lisons tout le discours du Seigneur à Moïse (avec le v. 7) pour tenter de comprendre.

Le Seigneur proclama : « le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. Il maintient l’amour pour des milliers, portant faute, rébellion et péché ; mais il ne peut jamais tenir pour innocent, visitant la faute de pères sur des fils et des petits-fils, sur une troisième et une quatrième génération. »

En lisant tout le texte, on voit que l’extrait de la liturgie ne garde de Dieu que la miséricorde, l’amour, la fidélité. Elle dissimule la suite qui semble obscurcir l’image positive ainsi donnée de Dieu. Or, la seconde partie de la parole divine est si essentielle qu’elle figure même dans le Décalogue, le cœur de la Loi ! Elle précise comment ce dieu plein de bonté se situe face au mal – « faute, rébellion et péché ». C’est justement le cœur du texte d’où l’extrait liturgique est tiré.

Quel est donc le contexte ? Le Seigneur a fait alliance avec les Israélites libérés d’Égypte et ceux-ci se sont engagés solennellement à lui être loyal en se conformant à ce que leur dieu attend d’eux. Moïse est ensuite monté sur la montagne à l’invitation de Dieu qui veut lui donner les tables de la Loi qui authentifie l’alliance et le plan d’une tente à édifier pour qu’il puisse habiter au milieu de son peuple. Mais après 40 jours, Moïse n’est toujours pas redescendu. Se sentant perdu en plein désert, délaissé, vulnérable, le peuple se fait un taurillon d’or, image d’une divinité puissante capable de calmer son angoisse, au contraire du Seigneur qui, apparemment, l’a oublié. Israël refuse ainsi la condition essentielle de l’alliance : être fidèle en tout à son Seigneur et affronter ses angoisses avec une entière confiance en lui.

Voyant ce que le peuple est en train de faire (avec la complicité active du frère de Moïse, Aaron), Dieu se fâche tout rouge. Il parle même d’exterminer Israël. Moïse s’interpose et plaide pour qu’il se retienne. Mais une fois arrivé au pied de la montagne, trouvant le veau d’or, Moïse se fâche à son tour et punit les coupables en ordonnant leur mise à mort. Puis il se remet à implorer Dieu. Car à présent, une question se pose, et elle est cruciale : le Seigneur peut-il accompagner la marche d’un peuple aussi prompt à le renier ? Peut-il risquer de se souiller en demeurant au milieu d’un peuple pécheur ? Après de longues tractations, Moïse obtient que Dieu maintienne son projet d’habiter au sein du peuple. C’est dans ce cadre que le Seigneur précise comment il réagira si le peuple vient à retomber dans ses travers et à trahir la parole donnée.

Si les Israélites font le mal au mépris de la vie et de la liberté que Dieu leur a accordées, que peut-il faire ? Si, dans sa miséricorde, il passe sur leur faute, ne les poussera-t-il pas à persévérer dans leur voie mauvaise ? S’il se contente de punir les pécheurs, ne va-t-il pas semer la mort ? Dans un cas comme dans l’autre, il obtiendra le contraire de ce qu’il désire pour son peuple : le bien ou la vie. Il lui faut dès lors trouver un compromis, une position paradoxale. C’est ce qu’il exprime lorsqu’il proclame son nom devant Moïse qui, entre-temps, est remonté vers lui.

Le Seigneur commence par réaffirmer l’essentiel : « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité, qui maintient l’amour pour des milliers, pardonne faute, rébellion et péché ». Au cœur de Dieu, l’amour bienveillant, tendre et fidèle, le pousse spontanément à pardonner, à rendre une possibilité de vie à qui a pris un chemin de mort, à rendre la liberté à qui a choisi les liens de l’esclavage.

Mais le pardon n’empêche pas que le mal commis continue à produire ses effets et à faire du mal à celui qui en est coupable aussi bien qu’à d’autres. (C’est une constante de l’agir des humains : dans le bien comme dans le mal, ce que l’on fait n’est jamais sans conséquence…) Face à cela, que fera le dieu dont le récit rapporte la parole ? « Il ne tient jamais pour innocent, visitant la faute de pères sur des fils et des petits-fils, sur une troisième et une quatrième génération. » Il « visite », il vient voir – et non « punit » comme le veut la traduction officielle qui réduit la signification du verbe à un sens particulier (conformément à une mauvaise habitude des traducteurs et autres commentateurs). Et que vient-il voir ainsi, Dieu ? Il vient constater les effets à long terme des choix erronés des humains. N’importe qui peut faire le constat, d’ailleurs. Si, absorbé par son travail, quelqu’un délaisse sa famille, son conjoint n’en souffre-t-il pas ? Et leurs enfants n’en seront-ils pas marqués toute leur vie, jusque dans la façon dont ils agiront eux-mêmes en tant que parents ? Si une société se construit dans une logique de profit, ne crée-t-elle pas des exclus dont les descendants auront toutes les peines du monde à sortir de l’ornière, n’abîme-t-elle pas la nature pour longtemps ? Inutile de multiplier les exemples…

Voilà le genre de choses que Dieu constate en « visitant » les fautes du peuple. Mais que fera-t-il dans ce cas ? Il est clair qu’il ne peut innocenter les responsables de ces fautes sans quoi il se fait leur complice. Dès lors, il doit prononcer un jugement. Comment libérer du mal, en effet, s’il n’est pas désigné et assumé comme tel ? Cela dit, Dieu est libre de voir ensuite comment gérer au mieux la situation : soit il « portera » lui-même le poids du mal commis pour que celui-ci n’écrase pas les fautifs et leurs victimes ; soit il marquera ses distances au moyen d’un juste châtiment, consistant le plus souvent à laisser les coupables porter les conséquences négatives que leurs actes ont pour eux-mêmes… peut-être dans l’espoir qu’ils comprennent leurs erreurs et s’en détournent.

Face à ces deux possibilités, Moïse répond (à la fin du passage) en suppliant le Seigneur de laisser parler sa miséricorde et de pardonner. C’est à cette condition seulement que Dieu pourra habiter malgré tout au milieu d’un peuple « à la nuque raide », un peuple rebelle et rétif face à quiconque veut l’éduquer au bien et à la liberté.

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Mosaïque, All Saints' church, Margaret Street, London (UK) © Lawrence Lew, OP

Dieu proclame son Nom (Jean 3,16-18)

Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui se fie à lui échappe au jugement ; celui qui ne se fie pas est déjà jugé, du fait qu’il ne s’est pas fié au nom du Fils unique de Dieu.

Une dynamique semblable entre « salut » et « jugement » est présente dans ce bref extrait du 4e évangile. Ce qui fait la différence, ici, c’est la « foi », non au sens d’une déclaration de foi, mais d’une confiance en acte – ce qui, dans la Torah, correspond à l’attitude qui convient à la relation d’alliance médiatisée par la Loi. Dans le régime de la nouvelle alliance, la Loi est remplacée par le Fils unique, parole de Dieu (voir Jean 1,9-14). Et de même que la première alliance avait pour finalité la vie d’Israël, la nouvelle alliance vise à communiquer la « vie éternelle » à quiconque met sa foi dans le « nom » de Jésus, c’est-à-dire dans sa personne et dans la preuve d’amour que Dieu donne en l’envoyant dans le monde.

La liberté des humains reste cependant entière et il leur revient de prendre attitude par rapport au don du Père. Car si la vie est offerte, il est possible de la refuser et dès lors de périr (ou se perdre). Il n’y a donc pas de Dieu qui juge, ici : chacun est jugé par le choix qu’il fait. Ceci est éclairé par le passage introduisant les quelques lignes sélectionnées pour ce dimanche (v. 14-15) : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. » Tiens donc ! L’Ancien Testament éclairerait le Nouveau… L’allusion au récit du livre des Nombres (21,4-9) permet en effet de saisir la logique des paroles de Jésus à Nicodème, d’où est tiré le texte de ce dimanche.

(Le texte des Nombres est commenté avec les lectures de la fête de la Croix glorieuse : voyez ce lien Je me contente ici d’un bref résumé de l’essentiel).

Découragés par leur interminable périple, les Israélites accusent Dieu et Moïse de les avoir tirés d’Égypte non pas en vue de les faire vivre, mais avec l’intention perverse de les faire mourir de faim au désert. Le Seigneur libère alors contre eux des serpents à la morsure mortelle, ce qui amène les gens à prendre conscience de leur faute. Ils la confessent à Moïse et le supplient d’intercéder pour leur salut. Sur quoi Dieu à ce dernier ordonne de dresser un serpent de bronze comme un étendard. Et il précise : «Quiconque le regardera une fois mordu, vivra». Et c’est ce qui se passe. Il ne s’agit pas d’un processus magique. Ce n’est pas le serpent de bronze qui guérit, mais le regard tourné vers lui. Ce regard donne la vie parce qu’il inverse, dans un acte de confiance en ce que Dieu a dit, l’attitude de méfiance qui a précipité le peuple dans la mort. Croire que Dieu veut la mort du peuple et non sa vie, voilà ce qui fait mourir. À l’inverse, se fier à la parole par laquelle Dieu atteste qu’il veut la vie, voilà ce qui fait vivre. Au fond, Dieu ne fait qu’offrir une possibilité de salut et de vie. Qui la refuse reste dans la mort.

Selon le 4e évangile, cette même dynamique est à l’œuvre avec Jésus et sa parole – et jusque dans sa mort, moment où la révélation de l’amour de Dieu atteint son sommet.

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© Lawrence Lew, OP