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Répertoire
André Wénin
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Troisième dimanche ordinaire

« J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants »

(Psaume 27,13)

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Rollingskyphoto, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Coupons, coupons !… il en restera toujours quelque chose (Isaïe 8,23b–9,3)

Dans un premier temps, [le Seigneur] a couvert de malédiction le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, la Galilée des nations. Les gens qui marchaient dans les ténèbres ont vu une grande lumière ; et les habitants du pays d’une ombre de mort, une lumière a brillé pour eux. Tu as fait abonder la nation, tu lui as donné une grande joie : ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit à la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur elle, le bâton (qui meurtrissait) son dos, le sceptre de celui qui l’opprimait, tu les as brisés comme au jour de Madiane.

Comme l’évangile du jour cite les deux premiers versets de ce passage d’Isaïe, le censeur liturgique ne pouvait faire autrement que de le citer. Mais comme l’essentiel de cet oracle d’Isaïe a été lu à la messe de minuit de Noël (voir commentaires de cette fête), on n’allait pas embêter les gens en le relisant en entier. C’est ainsi que l’on fait annoncer au prophète une bonne nouvelle spectaculaire – le passage de l’obscurité à la lumière, de la mort à la vie, de la peine à la joie grâce à la libération de l’oppression – sans préciser que c’est l’avènement d’un nouveau roi qui éveille chez lui cet espoir, cette certitude d’un salut désormais en marche. Voici le passage en question :

Car un enfant a été enfanté pour nous, un fils nous a été donné ! L’insigne de la souveraineté est sur son épaule et son nom est proclamé « Conseiller-merveilleux, Dieu-Puissant, Père-à-jamais, Prince-de-Paix » : ainsi grandira sa souveraineté, en vue d’une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume établi solidement sur le droit et la justice

La censure de ce passage essentiel est d’autant plus étonnante que Matthieu cite précisément une partie de l’oracle juste avant de mettre en évidence le cœur du message de Jésus : l’annonce de la proximité du royaume des cieux. Désormais, avec Jésus, ce n’est plus l’attente d’un roi humain qui suscite l’espoir : c’est Dieu lui-même qui va exercer la royauté, source d’une espérance qui ne décevra pas. D’où l’appel de Jésus à la conversion.

Par rapport à la citation de Matthieu, le censeur impénitent a seulement ajouté le début du texte qu’il a omis à la messe de minuit ! En réalité, ce n’est même pas tout à fait le début. Le voici : « Mais ce n’est plus l’obscurité pour le pays dans l’angoisse ». Dans le livre d’Isaïe, cette phrase pleine d’espoir coupe la parole à une sorte de Cassandre qui se lamente parce que tout va mal. Et c’est cette phrase que le prophète déploie ensuite pour inviter ses contemporains à relever la tête pour accueillir les temps nouveaux.

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Vitrail de la cathédrale nationale de Washington DC (USA) © Lawrence Lew, OP

Appel (Matthieu 4,12-23)

Ayant appris que Jean (Baptiste) avait été livré, il (Jésus) se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville au bord de la mer (de Galilée), dans les territoires de Zabulon et de Nephtali, pour que soit accomplie ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : « Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et pour ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée ». À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer et à dire : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »

Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, dit Pierre, et André son frère, qui jetaient un filet dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Allez ! derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’humains. » Aussitôt, laissant les filets, ils l’accompagnèrent. De là, il avança et vit deux autres frères, Jacques, celui de Zébédée, et Jean son frère, dans la barque avec Zébédée leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils l’accompagnèrent.

Et il parcourait toute la Galilée enseignant dans leurs synagogues et proclamant la bonne nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité dans le peuple.

Pourquoi, après être allé trouver le baptiste « dans le désert de Juda », puis s’être retiré dans ce désert pour être tenté par le diable, Jésus repart-il vers la Galilée ? Craint-il de connaître le sort de Jean – « livré » à la prison par Hérode, apprendra-t-on plus loin (14,3) – s’il reste trop près du centre, de Jérusalem ? C’est que le cœur de son message est identique à celui de Jean : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » (4,17 = 3,2). Du reste, il connaîtra le même sort plus tard, à la fin du récit évangélique, livré lui aussi pour être conduit à la mort (26,2.15-16.48). Va donc pour la Galilée. Mais comment expliquer que Jésus ne s’établisse pas à Nazareth mais préfère aller habiter à Capharnaüm ? Pour Matthieu, la réponse est claire : il agit selon ce qui a été dit par Isaïe.

Ce déplacement inattendu vers un endroit surprenant – la ville de Capharnaüm est inconnue de l’Ancien Testament – n’est pas seulement dicté par la nécessité. Il est surtout plein de sens : le roi messie agent du salut de Dieu commence à faire entendre sa bonne nouvelle et son appel à la conversion dans la région où le prophète a annoncé que le peuple plongé dans les ténèbres verrait briller la lumière. Dans ce pays qui jouxte la « mer » de Galilée, se côtoient Israël (les tribus de Zabulon et de Nephtali) et les nations étrangères (le galîl, district des nations), les deux peuples à qui est destinée la bonne nouvelle proclamée par Jésus. Sa première annonce n’est donc pas pour le centre religieux qu’est Jérusalem – là où les élites croient être dans la lumière, comme les chefs des prêtres et les légistes qu’Hérode consultait pour répondre à la demande des mages et à sa propre curiosité malsaine (2,4-6). Cette heureuse annonce est pour la périphérie, un lieu de ténèbres religieuses où se mélangent juifs et païens. C’est dans cette région que Jésus va enseigner, proclamer la proximité de Dieu et en donner les signes en guérissant les malades, autre indice de sa préférence pour les marges. C’est ce que souligne en finale le sommaire résumant l’activité que l’évangéliste va relater dans les chapitres suivants.

L’appel des premiers disciples occupe la seconde partie de cet extrait. Il confirme la préférence dont Jésus fait preuve : il ne choisit pas comme disciples des gens qui se montrent intéressés par sa prédication. Il ne prend pas non plus des personnes particulièrement religieuses. Il va vers des travailleurs à qui, de façon tranchante, il demande de venir derrière lui. Ce sont deux paires de frères, des pêcheurs du lac de Tibériade. L’appel les cueille en plein travail : ils pêchent ou réparent les filets. Dans cette scène, une seule parole est citée : de Jésus qui annonce à Simon et André qu’il fera d’eux des « pêcheurs d’humains ». Pour moi – je l’ai déjà dit en commentant le texte très semblable de Marc (1,14-20, 3e dim. B) – l’expression vise le cœur même de ce à quoi les disciples seront appelés. En soi, pêcher, c’est prendre le poisson au filet pour le tirer de l’eau, ce qui provoque sa mort et permet de s’en nourrir. Mais s’il s’agit d’un être humain plongé dans l’eau, le (re)pêcher, c’est le sauver de la mort (dans une scène proche, Luc [5,10, 5e dim. C] évoque la mission des disciples avec un autre verbe signifiant « prendre vivant, ramener à la vie » : le sens de la métaphore s’en trouve clarifié). On voit bien la métaphore : l’eau qui risque d’engloutir l’être humain n’est pas celle de la mer où il se noierait, c’est la figure de tout ce qui peut l’engloutir et le faire périr. Elle trouve sa source dans l’Ancien Testament où l’évocation la plus puissante du salut est la traversée de la mer (dite « Rouge ») qui arrache Israël à l’esclavage, à l’oppression et à la mort (Exode 14). Ainsi, après avoir annoncé que Dieu vient pour régner sur son peuple, Jésus appelle des disciples pour les rendre capables de libérer leurs frères des pièges de la mort.

Sans qu’aucune explication soit donnée, l’appel tranchant est suivi d’une réaction immédiate : pour accompagner Jésus, les quatre hommes abandonnent ce qui les lie à leur métier et à leur famille. Ils rompent les amarres, si l’on peut dire. Apprendre à devenir un libérateur avec Jésus suppose un tel acte de liberté. Telle est la métaphore de la conversion à laquelle Jésus appelle.

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Lac de Tibériade | John Singer Sargent, via Wikimedia Commons