Il y a des pages d'Évangile qui nous mettent d'abord à distance. Nous les entendons avec respect, mais nous avons le sentiment qu'elles appartiennent à un autre univers. L'homme que Jésus rencontre sur l'autre rive du lac vit parmi les tombeaux. Il pousse des cris, personne ne parvient à le maîtriser, et le récit nous parle de démons qui entrent dans un troupeau de porcs. Nous pourrions facilement refermer cette page en nous disant qu'elle raconte une manière ancienne de comprendre la souffrance humaine... De manière presque naïve... Pourtant, il suffit parfois d'une phrase pour que le texte cesse de parler d'un homme d'autrefois et commence à nous parler de nous. Cette phrase est celle que cet homme adresse à Jésus : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. » Qu'est-ce à dire ?
Avouez que cette réponse est étonnante. Jésus lui demande son nom. Il ne lui demande pas ce qu'il a fait, ni ce qui lui est arrivé, ni ce qu'il pense de lui-même. Il lui demande simplement : « Qui es-tu ? » Or cet homme est incapable de répondre par un seul nom. Il répond par une multitude. Comme si le « je » s'était perdu. Comme s'il ne savait plus très bien qui parlait en lui. Et n'est-ce pas une expérience que nous faisons tous. Être emporté par nos propres paroles... Comme si la souffrance parlait pour nous. Comme si autre chose que nous parlait pour nous...
En fait, je me demande si cette réponse du possédé de Génésaret n'est pas beaucoup plus proche de notre expérience que nous ne l'imaginons. Et puis, nous aimerions croire que nous sommes unifiés, cohérents, transparents à nous-mêmes. Rien de pire que ceux qui parlent de transparence... Nous aimons penser qu'il existe un « moi » stable, toujours identique, qui prend des décisions en toute liberté. Qui donne son consentement... Mais est-ce vraiment ainsi que nous faisons l'expérience de nous-mêmes ? Si nous prenons le temps de nous arrêter, si nous acceptons d'écouter ce qui se passe en nous, nous découvrons une réalité plus complexe.
Nous sommes un moi pluriel. Plusieurs voix habitent notre existence. Plusieurs désirs nous traversent. Plusieurs manières d'être coexistent en nous.
Tout d'abord, il y a en chacun de nous celui qui fait confiance et celui qui doute. Celui qui voudrait aimer sans compter et celui qui se protège. Celui qui espère encore et celui qui n'attend plus grand-chose. Il y a le moi généreux et le moi inquiet, le moi patient et le moi impatient, celui qui désire la paix et celui qui nourrit encore de saintes colères. Nous ne sommes pas un bloc de certitudes. Nous sommes une histoire. Une histoire où se sont déposées des rencontres, des blessures, des hésitations, des joies, des déceptions, des paroles qui nous ont fait grandir et d'autres qui continuent peut-être à nous enfermer.
Nous le savons bien : il nous arrive de ne plus reconnaître nos propres réactions. Nous sortons d'une conversation en nous disant : « Pourquoi ai-je parlé ainsi ? Ce n'était pas vraiment moi. » Ou bien nous regrettons un silence : « Pourquoi n'ai-je rien dit ? Pourtant, j'aurais voulu parler. » Nous nous surprenons nous-mêmes. Comme si, à certains moments, un autre prenait la parole en nous.
Les psychologues parlent aujourd'hui volontiers du moi pluriel. Ils nous rappellent que notre personnalité est faite de plusieurs registres qui cohabitent et parfois s'affrontent. Lorsque ce possédé de l'évangile —qui est bien dépossédé de lui— répond : « Nous sommes nombreux », il dit quelque chose de cette expérience humaine que nous connaissons tous : celle d'une existence dispersée, où nous ne savons plus toujours qui conduit notre vie.
Le problème n'est pas que nous soyons plusieurs en nous-mêmes. Au fond, cette pluralité est une richesse.
Elle est le signe que nous sommes vivants, capables d'évoluer, de grandir, de porter en nous différentes facettes de notre histoire. Le problème apparaît lorsque l'un de ces « moi », ces « moi je » finissent par prendre toute la place. Lorsque notre peur décide à notre place. Lorsque notre besoin d'être reconnu oriente tous nos choix. Lorsque nous nous victimisons. Lorsque notre blessure devient la seule manière d'interpréter ce qui nous arrive. Alors nous finissons par croire que nous sommes cette peur, cette blessure ou ce besoin de reconnaissance. Nous oublions qu'ils ne sont qu'une partie de nous-mêmes.